Catégorie: Feel famille

Le ton

L’autre nuit, j’ai rêvé que des infirmières derrière un vaste comptoir m’annonçaient la mort de ma sœur. Elles le faisaient de la même manière qu’on annonce la mort d’un très vieil homme qui porte dans chaque ride de son visage une vie heureuse, une vie remplie; un vieil homme qui s’en va de l’autre côté du miroir avec, dans ses replis, la fierté d’avoir construit plein de choses sur le solage d’un amour inconditionnel. Il aurait reçu un amour en si grande quantité, sous forme d’affection comme de reconnaissance, qu’il n’aurait pas eu peur de quitter ce monde dans la douleur. Pour les proches d’un tel homme, la tristesse liée à son départ comporte une sorte de joie, de soulagement aussi, accompagnés d’un sens de la justice. « Il est mort de sa belle mort », qu’on aurait dit : il a vécu une bien belle vie.

Dans mon rêve, les infirmières, derrière leur comptoir infini, me disaient sur un ton à la fois résigné et rassurant « c’est fini pour votre sœur, elle est partie ». Comme si c’était normal. Comme si c’était le résultat inévitable de l’agonie du cœur et de l’esprit. J’ai d’abord ressenti la résilience que de tels mots, prononcés avec la force de ce ton précis, commandent : une tristesse empreinte de soulagement avec un sens de la justice. Je me suis mise à pleurer, puis j’ai senti la révolte se lever. Je venais de me faire avoir. C’est incroyable comme on peut se laisser tromper par l’infaillibilité d’un ton! Il n’avait jamais été question que ma sœur ferme les yeux pour la dernière fois dans un hôpital psychiatrique, au son des cris et des alarmes, avec la conviction d’être l’incarnation du mal. Ça ne faisait pas partie des possibilités. Il fallait d’abord en sortir, de cet hôpital. Il fallait d’abord guérir et vivre sa vie pour pouvoir mourir pour de vrai. Sinon, au moment où le souffle la quitterait, on n’aurait pas le droit de dire qu’elle est partie, on devrait admettre qu’on l’a tuée.

☆☆☆

Il parait que les cauchemars ont pour fonction de nous aider à intégrer quelque chose qui, sans l’enveloppe symbolique—permettant aussi aux choses de se révéler dans leur vérité—, serait indigeste. Plus tôt, cette journée-là, ma mère me racontait que la psychiatre lui avait exprimé son impuissance face à la complexité du cas que représente ma sœur. Elle lui avait laissé entendre qu’ils avaient tout essayé. Je me suis alors demandé: mais qui d’autres pourraient bien savoir comment aider une femme dont le comportement a été sculpté par ce qu’on appelle à tort des “médicaments”, une femme dont l’identité a été décomposée par des électrochocs? Sans m’en rendre compte, j’ai créé des équations: « nous ne pouvons rien faire » voulait dire « c’est fini » et « nous avons tout essayé » tenait pour « nous l’avons tuée ». C’est cette violence, au cœur du discours psychiatrique, que j’avais captée, puis absorbée. Si je n’ai pu l’identifier sur le moment, dans mon corps, c’est à cause du ton, aussi doux que péremptoire, qui toujours l’habille.

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Prévisible

Je m’étais promis que je prendrais le premier low hanging fruit dans le fig tree, que je le savourerais pis c’est ça que je fais, mais faut dire que le sucre raffiné ou pas, ça donne un boost sur le coup, mais ça finit toujours par épuiser un peu je veux dire :

JE SUIS CREVÉE !

Ces temps-ci mon fils dit toujours « JE LE SAVAIS». Genre : « je le savais que tu allais revenir tard» ou « je le savais que tu allais étudier ce livre-là ». Évidemment, il ne le savait pas vraiment, mais il dit ça pour se rassurer parce que, comme toi pis moi, il a besoin de croire qu’il a un peu de contrôle sur sa vie. Dans ce temps-là, je lui réponds (c’est un peu poche, je t’avertis) : « mais non, tu ne le savais pas vraiment, il faut que tu dises les vraies affaires mon chou ». Je lui dis ça surtout parce que j’ai peur qu’il se mette à penser que rien ne peut changer; j’ai peur qu’il perde espoir pis qu’il lutte sans ne jamais rien créer parce que ÇA VA TOUT ENSEMBLE CES AFFAIRES-LÀ. En même temps, je me sens tellement coupable d’être moins présente, de ne pas lui passer une brosse dans le toupet le matin pis de ne pas l’amener faire du bike dans la fontaine du parc Outremont. Je sais que c’est pour ça qu’il n’arrête pas de dire qu’il sait tout d’avance : c’est parce qu’il ne sait plus trop et qu’il n’a pas envie d’être déçu. En tout cas, c’est temporaire pis je te jure que je travaille là-dessus.

Ça me fait penser: quand le verdict « Gomeshi » était en train de tomber comme des centaines de briques vers ma poitrine, pour arrêter la chute parce que ça allait faire mal, parce que ça allait peser lourd longtemps, parce que ça allait me détruire, j’ai failli faire comme plein d’autres pis dire que « je le savais », que « c’était prévisible ». Pourtant, j’étais certaine que ça marcherait cette fois-ci parce qu’elles étaient une bonne gang avec un bon vent dans le dos. Chaque fois que je voyais le petit mot « prévisible » dans les articles, les posts, les commentaires, même si je le comprenais, je me sentais comme une naïve, une conne, une pas lucide. Je me sentais loin loin loin des gens, genre pas dans leur camp. J’avais envie de gens déçus, de gens tristes pis en crisse. De gens qui, pour un petit instant, ne savaient plus.

RIEN DE PLUS DÉSESPÉRANT QUE QUELQU’UN QUI CONTEMPLE NOTRE DÉCEPTION DU HAUT D’UN

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Je me suis réfugiée intérieurement en me disant: « Sont-tu vraiment en train de dire haut et fort à ces femmes (et à toutes les autres) qui ont dénoncé (ou non) que c’était prévisible? Qu’elles doivent lutter sans espérer? Et qu’avec leurs actions, elles n’ont rien créé? Tout ça pour ne pas trop ressentir? ». Je me disais qu’il faudrait peut-être ranger les « JE LE SAVAIS », surtout quand on est sur le fait, parce que collectivement pis intimement, le prévisible, ça nous défait un peu le sensible…

Les retranchements

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Je ne comprends pas comment tout plein de gens font pour vivre comme si de rien n’était ou peut-être que c’est moi qui imagine une autre couche sur les choses, genre une fine pellicule sur chaque chose, et qui suis en train de m’isoler pour mieux me délecter, pour mieux étirer le temps ou quelque chose comme ça. Parce qu’en troupeau ça passe trop vite, ça passe juste trop vite et l’énergie ne revient jamais à la maison, c’est-à-dire dans le bassin ou dans les pieds, parce que ça épuise les mondanités, les discussions de collègues et les amitiés soudées par l’insécurité, je veux dire : moi ça me tue.

Je rêve d’une petite van avec des bunk beds et j’en cherche une sur kijiji.ca, et on devient fou avec Tristan sur LesPacs.com parce qu’on veut une mini-maison qui roule pour aller voir les racoins, pour aller toucher le fin fond du fond et amener les kids sur les petites routes dans les retranchements : des routes qui sont tellement proches d’ici, mais tellement invisibles par les gens qui disent qu’ils ont « fait » comme dans « j’ai fait l’Allemagne, la Chine et la Russie » comme si le monde était une checklist et que le voyage était une acquisition. Ça me rappelle quand je passais trop de temps à l’université, trop de temps à bavasser, trop de temps à remplir mon CV, trop de temps à écouter ceux qui écoutent le cœur dans le plancher, ceux qui respirent dans l’écueil et qui parlent sur le cruz control en se regardant dans mes yeux « je suis tu bon, je suis tu bon, je suis tu bon, là? »

En fin de semaine, on a roulé un peu et on a découvert un nouveau spot, plein de nouveaux spots, et on a cohabité avec une autre petite famille de loners qu’on ne connaissait pas et on a mangé des guimauves avec des bananes et des pépites de chocolats dans du papier d’aluminium. C’était la recette d’Évelyne, la préférée de Daniel, et autour du feu, on pouvait voir leur cabane dans les arbres toute belle, toute déglinguée. Elle était d’une touchante dangerosité. Le matin, j’étais seule dans la nature avec mes enfants pendant quelques heures, il n’y avait personne sur le bord du petit lac et on creusait dans le sable, ça faisait des montagnes, des rivières et des routes, il y avait toute sorte de configurations, toute sorte de constructions par la négative, et il me semble que même sur quelques pieds carrés, les possibilités étaient incalculables, là-bas, dans les retranchements.

Souvenirs d’une princesse

Une fin de semaine sur deux, il fallait paqueter nos jeans troués pis nos joints d’hydroponique pour se rendre à un kilomètre et demi plus loin sur le boulevard Crémazie. On avait un lift le vendredi en fin d’après-midi, mais on revenait toujours à pied le dimanche en soirée après un bon poulet au miel arrosé d’insultes et d’humiliations. On avait des sacs IGA qui contenaient « LES PETITS CRISSES DE RESTES DE LINGE QUI NE RENTRENT PAS » et qui pendouillaient après les straps de nos sacs de rando. On s’imaginait, avec Claudine, qu’on s’en allait VRAIMENT LOIN.

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Il n’y avait plus grand-chose entre nos deux parents à part douze minutes et quart de métropolitain décrépit, soit le temps exact que ça prenait à deux ADOS CINGLÉES pour chanter a capella et dans une langue obscure le Medley acoustique de Bob Marley.

 

On startait la toune à l’intersection de Chambord et Crémazie, pis on la hurlait en voix de poitrine en longeant le chef-d’œuvre architectural de notre bout de quartier jusqu’à la rue Foucher.

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C’était comme une ode au Métropolitain parce qu’on avait beau le trouver laid, il avait néanmoins le mérite d’être rassurant en se montrant encore plus magané que nous autres. On pouvait crier longtemps dans sa caisse de résonnance avant que le gars qui se masturbait en dessous À VINGT HEURE TOP CHRONO le dimanche soir nous entende.

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On passait évidemment par un autre chef-d’œuvre architectural que le monde du coin appelait le CHÂTEAU DES CORNETS et on se disait que ce devait être VRAIMENT TROP COOL d’habiter dans le quatre et demi juste au-dessus de la crèmerie. On s’était promis de louer le spot qui donnait accès à la tour de la forteresse rose dans une couple d’années parce qu’on trouvait qu’en plus de vivre dans un décor de rêve, on serait bien situées d’un point de vue alimentaire comme d’un point de vue familial.

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La toune s’achevait mais la vigueur dans nos voix augmentait quand on commençait à voir apparaitre le PALACE : l’Église Sainte-Alphonse d’Youville. Y’a juste une gang d’ados pour évaluer la potentialité de fun que renferme un édifice religieux en calculant le nombre de racoins dissimulés par pied carré que son architecture contient.

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On arrivait toujours par la cour arrière en se trainant jusqu’au troisième étage dans les escaliers en colimaçon et on avait tellement faim pour des toasts au beurre de peanut et à la confiture que c’était IMPOSSIBLE de dire bonjour. On mangeait de la confiture ordinaire, mais on disait QUAND MÊME que c’était du GUAVA JELLY parce qu’on avait encore la toune dans la tête.

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Mouchette #3 (9 ans)

Tu sais pas si je me noie ou si je m’amuse. Si je crie help ou si je me bats avec des mouches noires. Si je pose pour le photographe ou si j’essaie de le déjouer. Peut-être que tu le sais, mais peut-être pas. En tout cas, l’important, là-dedans, c’est le PEUT-ÊTRE PAS. Parce que c’est une image. Et que pour savoir lire les image, il faut d’abord en reconnaître la complexité. L’ampleur de ce qui t’échappe. De toute manière, tu ne peux pas venir vérifier. Parce que tu ne sais pas où je suis dans l’image. Et surtout, tu sais pas « quand » je suis dans l’image. Et même si tu y étais, dans cette image, tu pourrais peut-être même pas savoir!

Image tirée de mouchette.org

T’as beau t’approcher. Entrer dans le monde de la mouche : nada! Moi-même, je regarde mon image. Et même si je sais ce qui se passe devant l’objectif, j’ai vraiment l’impression que c’est pas ça. Parce que je ne suis pas dans ce lac. Avec Claudine. Avec Maggie. J’aurais envie de la dramatiser, cette image. Parce que l’interprétation d’une image, c’est narcissique au point d’occulter volontairement sa propre réalité. Une réalité que tout le monde échappe dans son laptop. Parce que dans ton ordi perso, que tu poses sur la table de la cuisine, les images sentent toujours comme here and now. Elles sentent comme chez vous. 

Image tirée de mouchette.org

Ce jour-là, j’étais bien là. Off Screen. Au milieu du lac. J’avais 9 ans. Quelqu’un m’a photographiée.  Je faisais cette chose. C’était une habitude. Je faisais ça tout le temps, il me semble. C’est un « tout le temps » d’une petite fille de neuf ans. C’est comme les « toujours » de n’importe quel enfant. C’était plus fort que moi. C’était comme un rituel. Toutes les Mouchette ont des rituels d’empowerment. Y’avait Maggie pis Claudine. Dans mon esprit, y’avait une meute d’hommes. Oui oui, c’était ce que je m’imaginais. Je trouvais ça ben drôle. Être une meute d’hommes. Pas n’importe lesquels. Des douchebags, comme on les appelle aujourd’hui.  No offense, mais me semble qu’astheur, même dans les pires moments, je voudrais surtout pas incarner une meute de douchebags! Je n’y survivrais jamais!  En tout cas.  C’est quand même une drôle de projection pour une petite fille de 9 ans. Entre la princesse Leia pis Paula Abdul, j’incarnais ad infinitum les douchebags de cette pub-là. Ceux avec les habits verts, of course. Claudine s’occupait de réciter le monologue du gars avec les lunettes. Pis Maggie incarnait les autres, les frileux. On faisait ça à tour de rôle, of course. Pour que chacune puisse avoir l’occasion de ressentir le inner power  :

Billet de maman licorne

Si la blogosphère du 1.0 était le royaume des geeks, celle du 2.0 est à n’en pas douter l’empire des mères. Évidemment, on ridiculise leur pratique bloguesque qui n’est certainement pas littéraire.

Oh. Que. Non.

Il y a des limites. Les femmes d’accord. Les mères wooooh! Si les mères écrivent avec fierté à propos de leur quotidien, de leur enfant et de la vie dans leur foyer, on les trouve risibles. Vaut mieux les ignorer. Faire comme si elles ne faisaient pas partie de l’ « histoire » récente des blogs. Faire comme si l’on appartenait pas à la même « race » qu’elles. 

Keep it home, mothers!

Fallait que ça sonne comme « fuckers ». À moins d’être indigne, t’es pas intéressante bon! À moins d’être marginale et d’exposer ta sexualité en même temps que tes photos d’enfant, t’es plate ok?

Bon, tout ça pour dire que j’avais envie d’écrire un billet de maman. Avec plein d’évidences, de banalités et de fierté. Et je les aime, moi, toutes ces mamans blogueuses. Mais en tant que thésarde, je prévois toujours les objections imaginaires du monde dans lequel je baigne. Soit un monde universitaire où les quelques mamans se cachent derrière des images de femmes académiques avec des cornes de taureaux genre. Des défenses, je veux dire. Ça fait que j’enlève mes cornes deux secondes parce que de toute manière, j’ai lu quelque part qu’il fallait TOUJOURS rester soi-même à moins d’avoir la possibilité de devenir une licorne. Le jour où les femmes pourront enfin devenir des licornes, il y aura certainement des affiches de ce  genre-là placardées dans les villes du monde entier :

 

Hey, t’imagines? Des femmes nues qui volent fièrement au-dessus du monde avec un signe phallique bien solidement ancré au beau milieu du front! Ça te change une toile de Dali en crisse ça! Pis un système patriarcal itou! En tout cas.

Mon fils bouge tout le temps. TOUT LE TEMPS. Sans arrêt jusqu’au dodo. Alors les gens me passent souvent le commentaire suivant, non sans un petit sourire de satisfaction :

-Ouin, ce sera pas un étudiant comme vous autres!

-ah bon, pourquoi?

-Ben, il est comme vraiment actif!

-Ouin pis?

-Ben il va vouloir être dans la vraie vie!

Bon, pour commencer, il fera bien ce qu’il veut. Mais les études, j’ai toujours vu ça come quelque chose d’actif aussi. C’est l’enfant hyperactif en moi qui fait que je suis encore là.  Parallèllement, je suis sportive. Je fais aussi des voyages. De la musique. Du dessin. De la danse. Je veux dire, l’école, c’est juste une autre manière d’avoir un contact privilégié avec la vie. Ce qui drive nos actions, dan’ vie, c’est la curiosité. On veut approfondir nos réflexions, parce que notre esprit est actif! And we want to keep it up!

Il bouge, Mathias. Mais il peut aussi se tenir assis pendant 900 km en une journée de roadtrip sans pleurer. Comment? Les livres. Lorsqu’on est partis dans le Far West, je lui ai patenté une bibliothèque à droite de son banc d’auto. J’ai toute une collection de photos de Mathias en train de lire sur ce banc d’auto.

Il regardait les images avec les yeux exorbités. On sentait que ça bougeait là-dedans. C’est parce qu son esprit était constamment en train de créer qu’il ne s’est pas tanné de la lecture d’images. C’est parce qu’il pouvait maintenir l’action qu’il n’a pas jeté le livre au bout de ses bras. Parfois il chantait. D’autres fois, il gazouillait. Il créait un univers, j’imagine, en même temps qu’il le « décodait ». Ce sont justement ceux qui ne perçoivent pas le décodage comme de la création qui trouvent que les études sont plates à mort.


À la maison, il a sa propre petite bibliothèque à côté de la nôtre. Et il en est plus que fier! C’est SON spot. Avec son petit banc, sa petite table, sa petite plante pis toute. Il y a des livres éducatifs dedans, mais il y a aussi des livres un peu absurdes. Des livres qui font apprécier la lecture. À mon avis, ils sont beaucoup plus éducatifs que les livres de chiffres, de couleurs, de formes et d’animaux. Enfin, Mathias les apprécie tous, d’une manière ou d’une autre.

Il a aussi son propre compte à la bibliothèque du quartier. Il choisit les livres lui-même. Je peux voir tout de suite, lorsqu’il tourne les pages, si le livre l’intéresse. Et si oui : hop, on le prend!

En revenant de la bibliothèque toute à l’heure, je me disais : man, pourquoi la section des adultes est pas comme celle des enfants? Pourquoi elle ressemble à un fucking camp de concentration? Pourquoi la bibliothécaire est bête, dans cette ostie de section-là? Alors que même les lions sourient dans la section des kids? Sérieux, c’est vraiment cool la section jeunesse. Avec des coussins, des blocs pour se patenter un coin confortable, se faire des petits abris temporaires. C’est aussi ça, la lecture. Avec des posters de toutes sortes d’affaires cool sur les murs. Avec des tables sur lesquelles il y a des crayons pis des papiers pour dessiner. Les enfants passent d’un coin à l’autre, de la lecture au dessin, ou de l’ordi au coin de blocs! Enfin, c’est comme de la création en continue là-dedans. Pis ça trippe fort en chien!

Les enfants sont des êtres mystiques. Je n’en reviens juste pas combien je suis privilégiée de côtoyer Mathias. Il est arrivé au monde en me refilant une bonne dose de lucidité que les hommes tranquilles appellent un postpartum. Une maladie créée de toute pièce pour se fermer les yeux sur des réalités sociales étouffantes et dévastatrices. Mais peu importe, les enfants sont des natural healers anyway! 

Chère Mouchette

J’aurais tellement aimé te rencontrer avant. Lorsque j’étais petite. Genre 9 ans. Il me semble que je t’aurais trouvée en un ou deux mots-clés.

 Y’avait même pas d’Internet dans ce temps-là.


Ç’aurait été vraiment cool pareil de te voir apparaître dans mon ordi. Dans ma chambre, genre. Surtout la page avec ton oreille.

Ç’aurait été pas mal mieux que la fenêtre qui donnait sur la cour. Il avait fallu mettre des barreaux devant parce que y’avait des boys de l’école secondaire Georges-Vanier qui pitchaient des bouteilles dessus. Y’avait aussi des voleurs qui rentraient par infraction pour me voler mon gameboy. C’est tough quand tout ce que t’as envie de faire, c’est de jouer à Tétris contre ta demi-sœur.

 

Mais tout ça c’était rien à côté du fantôme.

 

On avait quand même un ordi. On inventait des chasses aux trésors dedans. I guess que c’était notre manière de se créer un Internet. Claudine, c’était la meilleure. Elle collait un post-it sur l’écran d’ordi. Je l’admirais tellement pour les fioritures dans son écriture.

Dans le dossier soleil, il y avait un autre dossier. Il s’appelait « nuages ». Pis une fois rendue dans les nuages, y’avait un document word. C’était écrit dedans : « ouvre la corbeille et trouve le document J’AI FAIM ». Pis dans le document en question, c’était écrit « as-tu faim Patty? Si oui, ouvre le document bouffebouffeencore. Il est en bas, à gauche de l’écran. » Pis là, dedans le document, y’avait un rv dans la cuisine avec Claudine pis Maggy. Rendues dans la cuisine, fallait faire semblant de changer une couche à une poupée. Le fantôme pis l’ange en porcelaine regardaient la télé juste à côté. Fallait être subtiles.

L’ange cassait à rien pis le fantôme faisait peur à Claudine.

Claudine criait :

-aaaaah, il faut changer sa couche, hein Maggy?

-Oui, je prends les effectifs immédiatement.

(Cornichons pis Nutella)

Moi je checkais la porte à double-battant.

Il arrivait parfois à Maggy de se lever la nuit, d’aller chercher le pain dans la dépense et de dormir avec.

 

Tout ça pour dire que Maggy, Claudine pis moi, on aurait été des vraies fans de toi, Mouchette. Ça nous aurait peut-être donner le courage d’en révéler un peu plus sur notre domicile qu’on appelait, dans une de nos nombreuses tounes, « L’animalerie Villeray ». On chantait ça sur l’air de l’annonce de L’animalerie Dauphin. C’était ben joyeux. T’sais comment c’qu’on est, les enfants.

Patty xx