Catégorie: Est traumatisée

aucune tente assez grande pour nos jambes [fanzine]

Le petit dernier par Anne Pénélope D. Gervais et moi!

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aucune une tente assez grande pour nos jambes porte sur le rapport au monde que génère un trouble de stress post-traumatique et sur sa proximité avec l’univers des rêves. Un fanzine créé par et pour celles qui souffrent, qui rêvent et qui guérissent.
20 pages
Reliure artisanale avec du petit fil rose.

15

Disponible à la librairie L’Euguélionne et sur Etsy.

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Echinacea purpurea

Puisque tu navigues dans le monde comme dans un livre de Gombrowicz, j’ai cherché la signification de la fleur que tu m’as donnée en m’attirant dans le guêpier. J’ai cherché ton message. Pis comme par hasard, hier, dans le cours, le prof nous a parlé de l’échinacée pourpre. Je connaissais ses vertus guérisseuses, mais pas son pouvoir de ralentir la croissance des plantes qui l’entourent. Pour se protéger. Pour ne pas se laisser envahir. Pour pouvoir bloomer! Pour s’enraciner comme du monde. Des frontières invisibles, mais nécessaires pour grandir. Pour guérir les autres ensuite.

Je sais pas trop si c’est ça que tu voulais me dire, mais je te le dis tout de suite : je peux pas bloomer! Pas maintenant! J’ai des affaires à régler, je veux dire : faut que mon père meure, faut que ma sœur sorte de son internement, faut que mon fils s’épanouisse à l’école, faut que ma fille arrête de vouloir devenir une princesse pis faut que celui avec qui je vis apprenne à s’aimer.

Je me laisse envahir, tu vas me dire dans tes silences, tes maudits silences qui me parlent tout le temps, mais c’est pour ne pas ressentir l’abandon. J’en mourrais, je veux dire, je suis pas mal sûr que je pourrais mourir d’un sentiment d’abandon. En fait, je suis certaine parce que j’ai eu un sale glimpse l’autre fois pis ça ressemblait franchement à un trou noir ou pire encore, mais peut-être pas, en tout cas me semble que je survivrais pas, me semble que c’est pas possible de ressentir ça sans mourir, sans ressusciter dans un monde fait uniquement d’abandons partout, partout. Pis c’est pas comme si t’étais un safety net.

Tu m’as dit que j’allais trouver des solutions, que ça pouvait aller très vite, en insistant sur le « très vite ». T’avais l’air convaincu. Coudonc, le savais-tu que ça imploserait, ça exploserait, que je me demanderais « c’est-tu ça le bonheur? » la face en pleurs? Parce que toi tu fais la chasse aux volcans, tu cherches des affaires qui jaillissent de la terre, mais moi je cours après la mer, pis j’ai besoin d’air, de beaucoup d’air. Mon feu. Ton eau. Mon ground. Ton éther. Mais tu t’en crisses ben, ça fait que whatever.

What a fucker. (thx).

Pattie

L’attente

C’est drôle parce qu’hier, je me disais justement qu’il faudrait bien que j’apprenne à me déposer, pis cette nuit, j’ai fait un rêve, c’était une commande : j’ai demandé à mon esprit un rêve, des images qui me permettent d’approcher la signification de cette pression intérieure qui m’empêche de m’enraciner deux secondes sur mon plancher de bois franc. C’est une pression, mais c’est weird parce qu’elle me tire vers le haut, pis ça me donne un petit look aérien, je veux dire, c’est vrai que je suis tout le temps échevelée : y’a comme rien à faire!

Dans mon rêve, je faisais des choses banales comme prendre ma douche, m’habiller, manger. Je ne suis plus certaine de l’enchainement des activités, mais je sais qu’elles étaient banales et qu’il n’y avait ni temps, ni espace entre chacune d’entre elles. Mon père était là, tout le temps, mais il ne me parlait pas. Il était juste présent, partout. Moi, je n’étais pas vraiment là. Je me tenais un pied dans le monde, un autre dans un espace créé par de l’anxiété, un ici qui se bat pour être ailleurs.

J’ai souvent dit que le monde était trop petit, que la planète était trop étroite pour qu’on y respire tous les deux en même temps. Il expire, j’inspire : c’est un fait indéniable! Alors y’a personne qui peut me garantir qu’il n’entre pas encore en dedans de moi, comme ça, dans mes narines, dans mes pores de peau, dans mon sang, à mon insu. Faut pas trop que j’y pense parce que ça me fait respirer drôlement. J’attends le plus possible avant l’inspiration pis je prends le strict minimum.

MAIS Y VAS-TU MOURIR, CALICE?

que je me dis à bout de souffle. Les meilleurs pères passent leur temps à mourir, mes amies sont tristes, pis moi, l’effrontée, je les envie, pis moi, la sans-cœur, j’attends, j’attends pis j’attends que l’air du monde se libère pour prendre une grande respiration. Mais il paraît que RIEN NE SE PERD, RIEN NE SE CRÉE, non mais tu parles d’une MARDE INTERSIDÉRALE cet univers! On n’est JAMAIS débarrassé, mais j’attends au cas où parce que je me dis que même Lavoisier peut se tromper.

On raconte que la maladie mentale, c’est l’attente. Je dois être folle en crisse! Je veux dire, j’attends encore pour venir au monde, je fais la file dans les limbes pour mon baptême. Oh, j’apprends plein d’affaires en attendant! Je veux TOUT savoir, TOUT comprendre, TOUT expérimenter. DROP THE SKY, je veux dire, penses-tu sérieusement que je m’arrête à l’atmosphère où y’a plein d’air usé par mon père?

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Il s’est approprié le monde qui ne fait que lui répondre gentiment, tout le temps, mais j’ai quand même la vie, fuyante, exaspérante, comme TROP GRANDE parce que je ne lui ai pas encore trouvé d’endroit défini. Ah! Sauf peut-être les bois. C’est vrai, il ne connaît rien à ces lieux où je n’attends pas! Ça fait qu’Andromède pis les bois, ils sont à MOI!

ARE YOU SURE

J’écoutais la toune ARE YOU SURE de Willie Nelson en PILOTANT mon char manuel sur l’affreuse, la terrible rue Christophe-Colomb dans Ahuntsic. C’était juste avant de traverser le MONSTRE, je veux dire, le vieux métropolitain CROULANT. Quand je le vois au loin, c’est le SIGNE ÉMINENT que je m’apprête à entrer dans le VENTRE de Villeray. Le MAUDIT quartier Villeray comme je le dis souvent, avec ses crisse de

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C’est drôle, je parlais de ça toute à l’heure avec une amie d’enfance, je revenais d’un café avec elle pis on s’est dit

« Mais qu’est-ce qu’ils ont ces gens-pas-de-Montréal à capoter sur les RUELLES DE MONTRÉAL de même? »

C’est rendu qu’ils font des communautés pis des pages Facebook de fucking RUELLES. Je ne sais pas s’il y a des t-shirts de RUELLES, mais j’ai quasiment peur de leur donner l’idée parce que ça ferait dur en chien, un t-shirt avec une RUELLE dessus, avec un « REPRESENT » en-dessous.

J’ai des amis-pas-de-Montréal qui habitent à Montréal qui me disent souvent, PIS BEN SÉRIEUSEMENT À PART DE ÇA (je les aime d’amour pareil) :

-Hey, vous viendrez chez nous, comme ça vos enfants vont pouvoir jouer dans notre ruelle!

T’ES-TU MALADE CRISSE?

Je suis déménagée dans un quartier sans RUELLES, c’était genre ma priorité, un quartier où les enfants jouent dans les PARCS, pas sur l’ASPHALTE. C’est rendu que le monde trouve que mes enfants font pitié de ne pas avoir de RUELLE ! What the fuck, people :

êtes-vous tombés sur la NOIX d’écureuil qui mange des restes de sandwich?

-Voyons Pattie, c’est quoi ton problème avec les ruelles, han?

-Désolée, guys, j’la comprends juste pas celle-là.

Dans le temps, nos parents sur le bien-être social aimaient tellement la RUELLE qu’ils faisaient confiance à la RUELLE. « Allez dans la ruelle, là, jouer avec vos amis ». Pis on allait dans la ruelle, là, jouer avec nos amis pis avec nos BIG WHEELS pis nos BALLONS. Ça n’avait rien de spécialement gratifiant, je veux dire, c’était surtout GLAUQUE pis DIRTY. Pis un jour, j’ai une amie qui a été kidnappée dans la RUELLE, je parle de la BELLE RUELLE avec plein de parents pis d’enfants tout le temps, la RUELLE que « c’est vraiment cool, on peut laisser aller nos enfants, on peut compter sur nos voisins». ARE YOU SURE?

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T’as beau te l’approprier, la RUELLE peut toujours t’attraper, c’est pas une extension de ton chez-toi, fais pas croire ça à tes enfants, FAIS PAS ÇA. Y’en n’a pas une de nous autres, je parle de mes amies natives de la Montréal pleine d’asphalte, PAS UNE, qui n’a pas été agressée sexuellement dans les fucking RUELLES qui étaient don’ ben le fun, don’ ben famille, don’ ben protégées.

Je disais donc que j’étais dans mon char et que je m’apprêtais à traverser le métropolitain qui DÉGOULINE. Je voulais aller voir mon ancienne école primaire. Mon amie venait de me dire qu’ils étaient en train de la DÉTRUIRE. D’autres écoles vont subir le même sort bientôt, j’imagine. La pauvre école était pourrie de l’intérieur, 

comme si je ne le savais pas depuis la fois où la directrice m’avait tapée. Elle pis sa face qui se décomposait en croutes au fil des peelings qu’elle faisait à longueur d’année. Comme si c’était ça, la BEAUTÉ.

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Je me suis arrêtée devant l’école, pis je l’ai regardée, pis j’ai pris une photo, mais j’ai quand même pas fait un selfie avec un titre du genre : 

look at me with the décrépit (represent)

J’essayais de trouver ça triste parce que je trouvais ça beau de trouver ça triste. Je voulais faire comme tout le monde qui trouve ça triste les écoles primaires DÉTRUITES pis qui les trouve belles les RUELLES pas belles, mais au fond, j’étais ben contente qu’on soit en train de METTRE LA HACHE dedans. Je m’imaginais qu’on allait y construire un beau parc de GAZON avec des petits murs d’escalades pis des toboggans géants. Enfin un parc dans l’coin! Pis y’avait Willie Nelson qui chantait doucement:

Look around you, take a good look

And tell me what you see

ARE YOU SURE that this is where you want to be?

Pis je me disais que j’étais contente en ta d’être partie de là, loin de toutes ces histoires-là, parce que j’aurais pogné des CHAMPIGNONS moi aussi à force de me dire que c’était pas pourri, que c’était ça, la VIE : une ruelle d’asphalte pour jouer avec ses amis. Mais don’t get me wrong, c’est pas du mépris.

Réclusion

La vague déferle, on surfe, pis on surfe : c’est beau la mer. C’est tellement beau en gang comme ça, on est tout nus, on est beau, on s’aime la photo, on a laissé nos affaires, on a tout laissé derrière, sur la beach. C’était quoi déjà le nom de la beach? Who cares, ce n’est pas grave. Esti, on ne la voit même plus la beach, mais anyway, la vague va nous amener loin, on sera sur l’autre rive dès demain matin. D’où sommes-nous partis? Ah oui Gomeshi! C’est qui dont lui? comment avons-nous réagi? C’est qui dont, Lucy? Peu importe, on fait l’histoire, ensemble, parce que derrière l’écran, on se dit qu’on se ressemble, même si devant, on se trouverait sans doute un peu gossantes. On se dit qu’on fait de l’histoire full inclusive, en oubliant celles qui sont restées sur la rive, on sous-entend qu’elles n’ont pas notre courage, mais elles savent trop bien à quoi ressemble le naufrage : quand on s’emporte, une partie de nous se déporte.

On est déjà trop loin, parce qu’on veut mettre la hache dans le destin, en laissant bien des choses dans le noir, en parlant toutes en même temps, en grossissant parce que c’est huge, c’est big, check le tsunami de twitteramies: il va tout détruire, on va tout reconstruire, tout refaire à neuf, on n’aura même pas besoin de se souvenir, peut-être qu’on pourra même éviter de se guérir. On n’a qu’à s’ouvrir à en plus finir, le hashtag va nous soutenir. Pas besoin de trigger warning parce que les médias ont tout un planning : instrumentaliser notre douleur, comme partout ailleurs.

C’est tellement beau qu’on ne réalise même pas qu’on est en train de faire un grand show qui risque fort de nous anesthésier de nouveau parce qu’on a comme laissé notre sens critique, là-bas, dans la petite crique pour mieux expérimenter le grand cirque. C’était où, la crique? On ne sait pas. Et on ne sait pas non plus où on s’en va, mais on est certain que c’est le bon chemin parce que c’est beau, c’est grand, c’est vivant quand on regarde par en avant. C’est comme les carrés rouges, même si plus rien ne bouge. Je me sens obligée de m’en réjouir, comme quand il me disait qu’il fallait jouir, alors que tout ça me donne le mal de mer, que j’essaie de garder au moins un pied sur terre, en dehors du fil Twitter, parce qu’une histoire sans perspective, ça ne peut que générer des récidives. Mais hey je ne suis pas pantoute une fille négative, je suis quand même assez combattive, mais là j’ai comme envie de retourner dans mon nid, ça fait que je ne mettrai pas de couleur dans mon post aujourd’hui.

crémation

J’ai tellement honte d’où je viens quand je tiens dans mes mains la photo de nous autres, ce morceau de papier reluisant sur laquelle il reluit en me tenant la main reluisante au beau milieu d’une ruelle reluisante dans le MAUDIT quartier Villeray; le maudit quartier Villeray que tout le monde trouve don’ ben reluisant, don’ ben proche du marché Jean-Talon, don’ ben famille, don’ ben plancher de bois franc avec des moulures; on est don’ plus privilégiées d’être agressées dans Villeray plutôt que dans Parc-Extension ou Hochelaga, mais on est encore plus choyées que si ça nous arrivait ailleurs au monde parce qu’ici, au Québec, on reconnait TELLEMENT les conséquences des agressions sexuelles que les conséquences reluisent dans tous les livres de croissances personnelles, sur toutes LES LISTES DE CONSÉQUENCES pour les victimes d’agressions sexuelles.

Veux-tu une photocopie de la liste des conséquences, Patty? Non je l’ai déjà en deux exemplaires, merci pareil. Ok, de rien.

Je BRULE cette photo avec nos deux petits corps, pis je me rappelle qu’on portait ses t-shirts pour dormir et ça nous faisait des ROBES : des ROBES faciles à soulever, des ROBES faciles à enlever, des ROBES qui sentaient lui, des ROBES avec rien en dessous. Je nous regarde, moi pis Claudine, on est PIEDS NUS sur le papier luisant de la photographie pis on reluit avec lui comme les prolongements de ses cuisses, des petits prolongements narcissiques. On était MORTES la nuit d’avant, on était MORTES l’autre nuit d’avant aussi et on allait retourner chez notre mère, TOUJOURS RETOURNER CHEZ NOTRE MÈRE pour ensuite revenir chez lui où je ne m’endormais JAMAIS dans mon lit, mais sur une planète dans un système solaire, dans une galaxie avec plusieurs étoiles polaires, avec tous les Nord qui convergent vers le même TROU NOIR. De là, et seulement à partir de là, je pouvais acquiescer son insignifiance, acquiescer mon insignifiance, l’INSIGNIFIANCE DU MONDE AU COMPLET, pendant que la souffrance se cryptait à mon insu, pendant que chaque geste se gravait dans mon corps, NU, parce que

LE VIOL EST UN INTERMINABLE SILENCE DUQUEL IL NE RESTE QUE DE LA CHAIR QUI CRIE.

Les images se déforment et disparaissent pour toujours dans un TROU NOIR et il le savait; il savait que, beaucoup plus tard, tout ce qui sortirait de mon corps serait INCOHÉRENT ou MORT. RIEN ne serait crédible, RIEN ne serait légitime, RIEN ne serait audible, RIEN ne serait intime et puisqu’on finit toujours par chercher notre vérité, il savait que je serais inexorablement, tôt ou tard, attirée à l’intérieur du TROU NOIR.

SSPT

Des hommes nus de deux mètres et demi de hauteur s’introduisent par la porte avant de notre petit chalet au bord de la rivière l’Assomption. Je peux voir leur tête rasée et super allongée apparaitre en premier dans l’embrasure de la porte. Ensuite, c’est leur long dos déformé avec une cinquantaine de vertèbres pointues qui passe le seuil de la porte pour rejoindre le couloir.  Ils trainent là toutes les nuits. Ils sont tellement laids qu’à chaque fois que j’en vois un passer, la colère m’envahit. Ça me prend à la mâchoire. J’ai envie de les mordre jusqu’aux tendons, mais je ne veux surtout pas les goûter.

La semaine dernière, il y avait beaucoup de visiteurs au chalet. C’était la fête des quarante ans de David. Plus il y avait de monde, plus il y avait de chambres. Plus il y avait de chambres, plus le couloir s’allongeait. Plus le couloir s’allongeait, plus il y avait de créatures. Je découvrais des pièces avec des lits dont je ne me souvenais même plus l’existence. Dans les étagères, il y avait des DVD qu’on n’avait jamais achetés. Dans mon souvenir, notre chalet avait été détruit il y a quelques années. Les fourmis charpentières avaient effrité toute la structure de bois et on avait remplacé la bâtisse par un grand garage. Au-dessus, on avait fait construire un petit loft. À ma demande, il devait être rond comme une yourte.

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