Sous les échafaudages

Le temps passe, tout s’effondre, pis j’ai acheté un beau bol dans lequel j’ai mis de l’eau jusqu’en haut des motifs, dans lequel j’ai ajouté deux fleurs, des dahlias qui flottent à côté de mon lit pendant que je suis en train de lire toute l’œuvre d’Hélène Dorion : je peux juste pas m’arrêter. Je prends soin de souligner les passages qui me serviront de mantras pour des genres de rituels improvisés. Ils m’accompagneront chaque fois que viendra le temps de me laisser couler au fond, de revenir à la surface de ce qui restera des effondrements. J’ai aussi, à portée de mon oreiller, une coup’ de livres de philosophies orientales, question de continuer de réveiller Shakti entre deux cours de baladi parce qu’il faut que ça circule cette énergie-là.

Ma relation amoureuse avec lui, pis celle avec le féminisme aussi, m’ont révélé plein de choses essentielles, mais ça a comme endormi Shakti solide, ça m’a dépouillée de l’émerveillement qui m’égaye aujourd’hui, qui ne me quittera plus : celui d’être une femme. J’y pense, ça m’a presque tuée ces histoires de féminité qui n’existe pas, cette négation de l’énergie utérine pour ne pas en blesser d’autres, pour ne pas s’aliéner comme si notre dissociation allait sauver les autres d’une douleur qui ne « devrait pas être », mais qui existe tout de même; une douleur qui pourrait peut-être nous faire guérir, ensemble, et accueillir ce qui est là comme ce qui n’y est pas, avec amour.

J’ai pris plein de détours intellectuels parce que je sais qu’il n’y a pas de raccourci pour changer les choses à la racine, pour mettre en lumière en moi comme ailleurs tout ce qui sert d’ancrage aux violences, pour ouvrir le ciel jusqu’à y faire entrer l’univers au complet, mais les échafaudages mentaux, que j’ai dû démonter un à un durant les derniers mois, m’ont fait dire des choses que je ne ressentais pas. Moi qui m’étais promis de ne plus jamais faire ça. C’est pour ça que je ne cherche plus à faire coïncider mon intention avec ma parole, mais j’essaie plutôt de m’habiter entièrement dans l’élan pour que les rationalisations ne me mènent plus en bateau, pour qu’elles se glissent hors des racoins, et s’en retournent dans la terre où elles seront ravalées par les derniers mystères.

J’avais tellement peur d’être vide, mais au fond, ce que je redoutais le plus, c’était de devenir comme ceux et celles que je jugeais pendant que j’échafaudais ma représentation mentale, pendant que je construisais ma vie dans l’adversité sur un sol où il aurait suffi de semer un peu plus d’empathie; un sol où je rencontre maintenant ces autres que j’ai tant méprisés,  ces autres qui me sourient sans me juger, qui m’accueillent peu importent mes luttes intérieures, mes résistances et ce que j’appelais avec beaucoup d’arrogance « mon intelligence » ou « mon sens critique ». Ces autres que je suis.

Il n’y a pas de moment plus transformateur que celui où tout notre petit être bascule pour devenir ce qu’on l’on a si longtemps dédaigné, ce moment où l’on perçoit son « monde précédent » comme un simple passage, un échafaudage qui nous a permis de mieux voir, depuis son sommet vertigineux, le ground duquel on a cru pouvoir s’échapper. On échafaude,  on dit « voilà ce qui devrait être », on invente un monde meilleur dans un ailleurs parce qu’on croit qu’il est impossible de le semer ici, sur une Terre souillée, mais j’ai mis mes mains dans la terre et je ne les ai jamais retirées : tout est là, tout est possible, je veux dire, there’s nowhere to go, c’est maintenant que ça se passe, c’est ici que ça vibre.

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6 Commentaires

  1. Fabienne

    Belle jeune vieille âme, chaque fois que je te lis, tu m’éclaires. Tu m’émerveilles par ta sagesse, tes colères, tes réconciliations, et peut-être aussi quelques détestations (me semble qu’il faut en garder quelques-unes, quand même, c’est l’fun). Tu me rappelles un peu moi à ton âge.
    Voyons-nous bientôt avec les petits enfants pis toute, juste un gros potluck de tous ceux qu’ on aime, Non?

  2. Marie-Maude

    Moi, je suis encore à l’étape de mettre les mains en terre, de les retirer, de les remettre; et entre les deux mouvements, j’oublie encore ce que j’ai à faire: remettre les mains en terre, les y laisser, oui… Merci Pattie O’Green Je pleure souvent en te lisant, surtout les jours où je suis en train de tomber de mes échafaudages; tes textes ralentissent la chute, ça fesse moins à l’atterrissage. Merci vraiment Pattie O’Green: j’ai un article du Devoir au sujet de ton livre Mettre la hache dans l’inceste qui a été accroché à mon mur pendant un an, puis, je l’ai collé derrière une photo de moi quand j’étais petite. Une photo que je regarde quand j’écris, pour trouver la force de finir ce que j’ai commencé: un coming-out familial et artistique de l’inceste. Merci

    • Pattie O'Green

      ♥ ♥ ♥ Que dire d’autre? Merci à toi, chère Marie-Maude. Ton message me va droit au cœur. Je te souhaite du courage, de la force et de l’espace : un espace en toi, un espace juste pour toi, sans jugement ni prescription, sans limite ni frontière. Quelque chose qui ressemble à la mer. Un espace immuable et gracieux où tu peux séjourner et te grounder dans ton cœur lors des moments de doute, de peur ou de chute, afin que tu mènes à terme ce projet et qu’avec cette réalisation, tu puisses davantage éclore et offrir au monde (mais à toi-même d’abord) toute la beauté de ton être! ❁ Pattie xx

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