Violente bienséance

Les échanges « reply to all » étaient houleux et, dans ce temps-là, les courriels ont l’air d’être rédigés par des enfants de cinq ans désorganisés avec quelques mots ici et là rappelant qu’il y a bel et bien un adulte qui peine à se contenir de l’autre côté de son écran. C’est beau toute cette laideur non bienséante du « reply to all », ça brise des frontières. Au diable les catégories, les classes sociales! On ne pouvait pas déceler qui avait fait de longues études, qui travaillait pour une multinationale ou qui avait du mal à boucler son mois.

Dans cette forme d’échange qui a sa propre rhétorique, parce que ça a quelque chose d’universel le « reply to all » avec ses phrases torturées par l’émotion, tout le monde se sentait à l’aise de s’exprimer. On était peut-être soixante sur le thread et chacun prenait le temps de lire les autres avant d’exploser. On arrivait peu à peu à quelque chose qui n’était pas tout à fait un consensus, mais plutôt un common ground. Ce qui me dit que, sur le fond, l’être humain finit toujours par s’entendre, mais encore faut-il avoir la volonté de le toucher en évacuant la bienséance.

Puis est arrivée cette dame qui a brisé la règle fondamentale du « reply to all », c’est-à-dire la spontanéité qui agissait ici comme gage d’honnêteté, d’authenticité. Cette traitre du « reply to all » nous a servi une réponse bienséante! Ses propos était nuancés, posés avec plein de belles tournures de phrases et de savoirs académiques. Elle avait su synthétiser nos discussions et évacuer leurs émotions, ce qui faisait de nous de beaux produits de synthèse, justement. Par la suite, plus personne n’a osé appuyer sur la flèche du « reply to all ».

J’étais tellement en crisse.

Ma première réaction a été d’évacuer mon émotion, de me dire que si je ressentais de la colère en lisant une telle œuvre de sagesse, c’était par jalousie. Après tout, j’ai un doctorat : j’aurais dû être en mesure de le faire moi aussi!

Mais si cette femme avait a eu le dernier mot, ce n’est pas parce que son courriel était effectivement parvenu à clore le sujet de manière brillante. C’est parce que sa bienséance, bien plus que son intelligence, était intimidante et écrasante dans le contexte. Après la lecture d’un tel message, comment ne pas sentir que nous avions tous et toutes agi de manière hystérique?

J’imaginais les autres derrière leur écran avec, dans le ventre, cette même sensation de colère et de honte. Cette colère et cette honte que l’on retourne contre soi-même parce qu’on a osé exister publiquement, parce qu’on a dévoilé à tous et à toutes notre propension à ressentir les choses fortement. J’aurais voulu trouver une manière d’exprimer à cette femme la violence de son message bienséant. J’aurais voulu lui faire voir le pacte qu’elle venait de briser. J’aurais surtout voulu le faire devant tout le monde comme pour leur offrir un petit baume.

Après la lecture d’un tel message, on est habitué d’applaudir, de féliciter cette capacité d’une personne à ne pas « réagir ». Elle pouvait être fière d’elle! Elle avait eu la bonne attitude. Nous, nous n’avions qu’à ravaler nos émotions.

Pour lui répondre, il aurait fallu le faire avec son langage et non avec celui du « reply to all ». Sinon, j’aurais risqué de m’enfoncer davantage dans cette colère et cette honte. Mais avec sa rhétorique, ce serait devenu une guerre. Je le sais, car je l’ai vue à l’œuvre plus d’une fois entre des universitaires. On se serait répondu, comme ça, dans de beaux textes qui habillent les petites attaques insidieuses jusqu’à ce que l’une abdique. Car c’est bien cette violence que déguise trop souvent la bienséance, la recherche d’une abdication.

 

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