La féministe qui ne dérangeait pas

Ouais. Moi aussi j’ai regardé le documentaire Beauté fatale hier, celui qui met en vedette Léa Clermont-Dion, ce personnage que l’on confond toujours avec l’individu que nous ne connaissons pas. Je réitère : nous ne la connaissons pas. Même si on lit son journal intime.  Même si on visite sa maison familiale. Même si elle s’ouvre à nous.

Ce que certains ont perçu comme une sorte de narcissisme candide, je l’ai plutôt vu comme une volonté de mettre une souffrance sur la place publique. Pourquoi? Parce que cette souffrance est partagée, parce que cette souffrance ne nous appartient pas entièrement. C’est comme pour remettre à chacun la responsabilité de réfléchir, de s’indigner, d’agir. Et quand on sait qu’en psychologie, on associe souvent l’anorexie avec la mère, franchement, j’ai trouvé cette confrontation mère/fille humble, audacieuse et inspirante.

Était-ce la place, vous allez me dire? Moi je trouve que oui. Il n’y a pas une meilleure place que la place publique pour faire bouger les choses. La famille, si elle fait partie du problème, ne devrait pas y échapper, car la plus grande partie du tabou se trouve toujours entre les murs de la maison.

C’est peut-être fait maladroitement, et pour plusieurs, superficiellement. Il y a peut-être trop de paradoxes. Léa, on le dit souvent, pratique un féminisme qui ne dérange pas. Mais ironiquement, je n’ai jamais vu une féministe autant déranger en ne dérangeant pas! How’s that pour un paradoxe? Pourquoi sommes-nous toutes rivées à nos écrans?

Parce qu’elle dérange. C’est un féminisme qui dérange à sa façon. La grande question est : est-ce qu’il transforme? Il est trop tôt pour répondre à cela! Mais Léa est un véritable moteur à critiques féministes. Après tout, les super Hyènes en jupon disent avoir monté leur projet suite à une lettre qui critiquait le féminisme de Léa. Ce n’est pas rien.

Léa expose son processus, elle se refait devant les médias. Elle est devenue une sorte de téléréalité pour féministes, entre autres. « Quand va-t-elle se rendre compte de son paradoxe? » Bon, ça y est, c’est fait! « Quand va-t-elle parler du patriarcat? » « Quand va-t-elle reconnaitre son privilège? » On attend toujours. Et on la suit, avide, dans tous ses projets. Pourquoi?

Pour pouvoir dire qu’elle aurait dû […] (Ajoutez ce que vous voulez entre les crochets, je serai sûrement de votre avis), la liste ne saurait être exhaustive pour un sujet aussi complexe. En fait, il y avait deux sujets complexes et un lien beaucoup moins évident qu’on ne pourrait le croire entre les deux : l’anorexie et l’obsession de la beauté.

J’ai pu lire des trucs comme « Le projet n’est pas assez abouti », « Les réflexions ne sont pas assez matures ». On n’est jamais assez, nous, les femmes, pour parler publiquement. Il faut attendre, même quand on a la rage au ventre parce que le simple fait d’être qui nous sommes et de dénoncer pourrait nuire aux autres. Nous avons toujours cette foutue responsabilité, nous sommes toujours responsables des autres.

Cela dit, on peut critiquer le documentaire, sa réalisation, son angle, son contenu et, oui, son personnage. C’est même important de le faire. C’est un peu à ça que ça sert, un documentaire. Je mets au défi quiconque de me nommer un documentaire qui traite d’un sujet de manière exhaustive et objective, ce serait vraiment se leurrer que de croire en une telle chose. En tant que sémioticienne, les documentaires me laissent toujours insatisfaite : toujours! J’ai toujours l’impression d’avoir effleuré le sujet et d’avoir été soumise à un point de vue restreint.

En fait, je hais les documentaires. Mais ça, c’est une autre histoire.  Ce qui est important, c’est le moteur qu’ils représentent pour la réflexion, la critique, le changement. Et là, je ne peux m’empêcher de croire que l’on tient quelque chose puisque Beauté fatale suscite un intérêt et beaucoup de critiques.

La critique est, en ce sens, essentielle, c’est clair, mais n’oublions pas de créer des remix (après tout, le Web, ça sert aussi à ça), de faire des films, d’écrire des livres qui, sans nécessairement critiquer directement, construisent le monde dans lequel nous voulons vivre. Autrement dit, n’oublions pas que de prendre notre place ne nécessite pas de prendre celle d’une autre. N’oublions pas que pour débattre des idées, il n’est pas nécessaire d’abattre des individus.

Car j’ai tout de même un peu l’impression qu’on commet la même erreur que les fans d’occupation double qui s’en prenaient aux participants personnellement dans les rues. Comme s’ils n’étaient pas des personnages. Comme si c’était la réalité. Ce qu’il faut regarder, c’est la construction du personnage de Léa opérée par les médias. C’est une construction à laquelle contribue le documentaire et Léa elle-même, sans doute. Au fait, qui a réalisé ce documentaire? Léa Clermont-Dion? Ben non, c’est André St-Pierre. Un mec! À go, on se jette dessus les filles? J’niaise.

Truth : si Léa avait fait une analyse de l’obsession de la beauté en parlant du patriarcat, on ne l’aurait pas vu dans notre télé, ce documentaire. C’est cela qui est révoltant. C’est cela qui est choquant. Ce n’est pas le fait qu’elle ne l’ait pas fait. Et même si je nous regarde, moi pis ma gang d’amies, pas maquillées toutes ébouriffées parce qu’on est plus préoccupées par nos sujets de thèse, de livre ou d’article qu’autre chose, je suis capable de reconnaître que des femmes ont besoin de cette surface léchée médiatique habituelle pour connecter avec ce sujet. On peut difficilement connecter quand on se sent menacée. On ne peut transformer la pensée des gens sans connecter avec eux.

Et oui, on peut se sentir un peu menacées par la place que prend Léa comme féministe dans les médias quand on a du mal à connecter avec son personnage, avec ce qu’il représente. Mais quelque chose me dit qu’on est toutes un peu persuadées que ce personnage a le potentiel de créer un pont entre les mondes, sinon, on ne le talonnerait pas comme ça.

Et je me dis que peut-être, un jour, genre dans quarante ans, on va constater que Léa, jadis jeune féministe qui ne parlait pas beaucoup de patriarcat et qui soi-disant ne dérangeait pas, aura ouvert la porte des médias aux féministes plus radicales. Ces féministes qu’elle a toujours traitées avec respect, voire avec admiration.

15 Commentaires

  1. JFC

    «si Léa avait fait une analyse de l’obsession de la beauté en parlant du patriarcat, on ne l’aurait pas vu dans notre télé, ce documentaire.»

    Parce que cette obsession est dans ta tête, et seuls quelques féministes obsédées, pour ne pas dire dérangées, s’y intéressent. Et en quoi ouvrir la porte aux « féministes plus radicales» serait une bonne chose, sachant que ce sont des personnes fanatisées et presque religieuse?

    • Patty O'Green

      hmmm… Votre commentaire m’attriste. Je suis désolée que vous perceviez ainsi les féministes radicales et je me dis que c’est sans doute parce que, justement, vous ne les connaissez pas. C’est simple : on ne les voit pas.

      Je ne suis pas obsédée, ni fanatique, bien au contraire! Comme tout le monde, je souhaite un changement profond, durable, et pour cela, il faut éventuellement mettre en oeuvre un radicalisme.

      Radicale : « Qui vise à attaquer la cause profonde de ce que l’on veut modifier. »

      Cela dit, chacun son opinion sur ce que peut être cette cause profonde.🙂

    • JFC

      Léa belle fille en shape de 20 ans qui se dit féministe qui fait la morales aux femmes qui se maquillent et qui veulent être belle ou à son meilleur, c’est quand même cute, non?

      Selon moi, il n’y a rien de plus personnel et intime que le rituel de beauté féminin ou masculin, car c’est nous qui vivons avec notre corps et qui nous voyons dans le miroir à TOUT les matins. Donc, vouloir se donner une allure qui fait qu’on se sent mieux avec sois même est très normal et ce n’est pas MAL comme essaient de le faire entendre certaines féministes.

      Ce rituel ancestral qui date des tous débuts de l’Homme à l’époque de la Mésopotamie ancienne n’a pas besoin de la morale a 2 cent des féministes autoritaires modernes

      Et les décorations et ornements funestes pour rendre le cadavre plus «beau» datent encore une fois de la nuit des temps, nous n’avons qu’à penser aux tombeaux des pharaons de l’Égypte antique. Les féministes combattent ce qui est le plus profondément ancré dans l’esprit humain, un chose qui nous dépasse et qui fait partie du subconscient et qui est partie intégrante de l’Être spirituel humain.

      Il n’y a rien de nouveau dans le fait de maquiller et faire les ongles d’un cadavre. Ce n’est pas «moderne».

      Aussi, faire un rituel de beauté ne veut pas nécessairement dire une obsession de la beauté, il faut faire attention. Ce n’est pas parce qu’une femme se maquille et qu’elle fait attention à elle, qu’elle est malade ou victime de la main invisible du patriarcat. Elle fait peut-être ça par unique plaisir comme plein de fille dans le monde entier. Tu comprend mon point de vu?

      • Patty O'Green

        Je ne trouve pas que Léa fait la morale du tout. Et son apparence physique m’importe peu. Je ne suis pas fan des arguments comme « ça a toujours existé » non plus. Cela ne rend pas la chose plus saine, plus agréable, plus acceptable. Ni plus « vrai ».

        Cela dit, je ne crois pas non plus que le fait d’avoir un « rituel de beauté » soit un problème en soi. Là-dessus, on est d’accord. (je nous cherche un terrain commun, je ne désespère pas)

        Dans le documentaire dont je parle, les femmes se rendent malade. Frôlent la mort. Ou, du moins, vivent un mal être au quotidien, ce qui n’est pas rien…Ce mal être est vécu de manière intime, mais il est généralisé. En ce sens, il faut se poser des questions qui dépassent l’individu. Il faut s’attarder aux structures en place et à leurs impacts sur les femmes.

        Peut-être que cet article pourrait t’éclairer, même si tu sembles réfractaire à ce genre de point de vue : https://ricochet.media/fr/252/beaute-fatale-mettons-un-pied-par-terre

  2. JFC

    L’affaire c’est qu’il y a une question de perception aussi, dans le sens de ce que toi tu trouves sain et juste ne l’est pas nécessairement pour une autre personne. Les femmes qui se rendent malade et qui passe près de la mort sont excessivement rare et justement elles sont malade comme l’anorexie, qui est une maladie grave et dangereuse.

    Par contre ce n’est pas parce qu’une femme est mince ou qu’elle fait attention à ce quelle mange qu’est est nécessairement anorexique comme plusieurs féministes semblent vouloir nous faire croire. Comme les mannequins de Victoria Secret, elles sont minces mais ce ne sont pas des femmes anorexiques elle ne sont pas entrain de mourir.

    Tu vois, si tu n’aimes pas le maquillage, les rituels de beauté et les ornements, ne les utilises pas et si d’autres femmes aiment ça et bien laisse les faire ce qu’elles désirent, ne t’en fait pas, la grande majorité des femmes sont assez intelligente pour se mettre des limites. Il ya aussi un chose qui semble vous échapper et que vous sembler ne pas aimer et je nomes le libre arbitre c’est-à-dire avoir la faculté comme être humain de se déterminer librement et par lui seul, à agir et à penser par lui-même et elle est ici toute la contradiction féministes radicale. Vous dites que les femmes doivent avoir leur place, qu’elles sont intelligente et out le baratin féministe habituel et d’un même souffle vous définissez les femmes non féministe et les «girlies» comme des victime qui ne sont pas capable de penser par elle même à cause d’un bonhomme spet heure imaginaire qui se nomme le patriarcat. En gros et vulgairement, vous pensez que ce sont des connes qui n’ont rien comprise et que vous êtes les seules à vraiment comprendre et vous avez la mission de leur ouvrir les yeux.. on se croirait à l’époque des croisades religieuses du moyen-âge parfois dans la façon de penser de certaines féministes radicales..

    Les structures que tu méprises ont plutôt aidé les femmes à être ce qu’elles sont aujourd’hui sans elle vous ne seriez pas aussi épanouie et prospère. Il n’y aura pas autant de femmes aux études, dans les médias et dans les postes clés. En fait le patriarcat et le capitalisme vous a aider et vous ne vous en rendez pas compte. Je suis réfractaire à ce type d’article parce que ce sont souvent des lieux communs et c’est souvent saupoudré de demi-vérités et même de mensonges. Ah et aussi, je ne comprend pas ce mépris de l’industrie de la mode et les cosmétiques de certaine féministes quand cette industrie fait vivre et même grassement des millions de femmes à travers le monde et cela démontre l’importance qu,a prise le femme dans l’économie et la société vous avez tout une section de l’économie et de l’industriel qui vous est dédié à VOUS les femmes!!.

    Que voulez vous finalement? que tout ces femmes retournent dans les mines de charbon et y crèvent dans la misère comme le bon vieux temps? Aussi il faut abolir le maquillage et les rasoir pour qu’elle les femmes deviennent vraiment des femmes comme Manon Massé?

  3. JFC

    Et j’oublias et oui les traditions sont importantes et il faut se référer à l’histoire pour comprendre ce que nous sommes et pourquoi certains comportement existent. C’est très important même voir même primordial!

    • Patty O'Green

      Oui, la perspective historique est importante, non pour s’enraciner dans des traditions, mais pour avoir un point de vue critique…

      Je ne sais pas de quelles féministes tu parles… Je ne m’identifie pas à celles-ci, je n’en n’ai jamais ni rencontrées, ni lues des comme ça.

      Je ne juge pas de l’extérieur, mais je me fie aux nombreux témoignages de mal être. Ce qui m’importe, c’est le bien être, l’équité, la liberté. Pour toutes. Pour tous. Cela implique la perception de chacune, le respect des singularités, comme tu dis (en plus d’une réflexion sur les structures en place).

      J’aime bien le mascara. Je me passerais difficilement de mon rasoir. Je fais un statement avec mes boucles d’oreille en forme de paon. Quant à la mine de charbon, je vais passer mon tour. Ah oui, pis j’adore Manon Massé.

      Pour le patriarcat, let’s agree to totally disagree, j’peux vivre avec ça, j’suis habituée.🙂

  4. JFC

    Tu savais que Manon Massé voulait proposer de monter le prix des cosmétique et même un taxe «luxe» et ceux-ci seraient si dispendieux que les femmes ne pourraient les acheter, sinon moins en acheter!! Manon ne veux pas que tu te mettes du mascara car ceci démontre que tu es esclave de la beauté et de la dictature patriarcal😉 Tu vois comment ça devient ridicule à la longue le jusqu’à boutisme d’une idéologie.

    « Ce qui m’importe, c’est le bien être, l’équité, la liberté. Pour toutes.» Personne n,est contre ça, mais à la fois tu sais bien que c’est impossible, il y aura toujours des gens qui son mal dans leur peau et qui ont un mal de vivre même si ceux-ci ont tout pour être heureux. Le psychisme humain est un chose bizarre.

    «Je ne sais pas de quelles féministes tu parles…» plusieurs féministes radicales de l’UQAM, de groupes de femmes comme Sisiphe, la Cles et sur les réseaux sociaux sont comme ça!! Si tu les côtoient régulièrement, c’est que tu as la face trop près de l’arbre et tu ne vois pas la foret. Il faut parfois prendre du recul pour comprendre certaines choses ou voir l’ensemble d’une idéologie. Et les témoignages ça reste des témoignages il ne faut pas appliquer une idéologie et essayer de changer une société basé sur des témoignages qui peuvent être souvent biaisés ou distortionnés.

    Et les traditions et rituels sont important pour les sociétés et les civilisation, c’est ce qui soude l’identité culturel et les groupes d’humains ensemble. Sans tradition ni rituel une société s’affaissent et devient rapidement en déroute et et finissent par se faire détruire ou/et dominer par d’autres sociétés qui ont des traditions et des rituels.

    L’Homme par son intelligence, sa conscience et son existentialisme est profondément spirituelle, sans nécessairement être religieux (je suis agnostique, je ne sais pas), car il est conscient dès son plus jeune âge qu’il va mourir et c,est pour cette raison que les Hommes on besoin de tradition et de rituel car c’est pour se souvenir de notre monde passé et pour donner en héritage au monde futur, la transmission des cultures et des connaissances.. chu deep en criss ce soir :p

  5. dianehelenebernier

    Je n’ai vue que la deuxième partie de Beauté Fatale, juste assez pour constater l’ambivalence de l’animatrice. Bonne cause, mauvais messager.

    Il faudrait aussi parler de la pression sociale qui s’exerce un peu partout: la sécurité, la beauté, la consommation et la « forme » physique pour laquelle il faut s’entraîner!
    Vu, récemment, dans mon centre d’exercices: « a person fit is more fun to be with »

  6. Jane Dougherty

    Je ne connais pas cette fille mais pour amener ma fraise je dirais que simplement parce que c’est quelque chose qui s’est fait depuis la nuit des temps ne le fait pas ‘bon’ en soi. Il y a tout un tas de trucs que l’on a ‘toujours fait’ qui sont répugnants et qui sont juste bon à foutre à la poubelle. L’obsession avec ‘tu me trouves belle’ en fait parti à mon sens. Mais je suis féministe humaniste panthéiste et je suis aussi pour les droits des animaux alors…

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