crémation

J’ai tellement honte d’où je viens quand je tiens dans mes mains la photo de nous autres, ce morceau de papier reluisant sur laquelle il reluit en me tenant la main reluisante au beau milieu d’une ruelle reluisante dans le MAUDIT quartier Villeray; le maudit quartier Villeray que tout le monde trouve don’ ben reluisant, don’ ben proche du marché Jean-Talon, don’ ben famille, don’ ben plancher de bois franc avec des moulures; on est don’ plus privilégiées d’être agressées dans Villeray plutôt que dans Parc-Extension ou Hochelaga, mais on est encore plus choyées que si ça nous arrivait ailleurs au monde parce qu’ici, au Québec, on reconnait TELLEMENT les conséquences des agressions sexuelles que les conséquences reluisent dans tous les livres de croissances personnelles, sur toutes LES LISTES DE CONSÉQUENCES pour les victimes d’agressions sexuelles.

Veux-tu une photocopie de la liste des conséquences, Patty? Non je l’ai déjà en deux exemplaires, merci pareil. Ok, de rien.

Je BRULE cette photo avec nos deux petits corps, pis je me rappelle qu’on portait ses t-shirts pour dormir et ça nous faisait des ROBES : des ROBES faciles à soulever, des ROBES faciles à enlever, des ROBES qui sentaient lui, des ROBES avec rien en dessous. Je nous regarde, moi pis Claudine, on est PIEDS NUS sur le papier luisant de la photographie pis on reluit avec lui comme les prolongements de ses cuisses, des petits prolongements narcissiques. On était MORTES la nuit d’avant, on était MORTES l’autre nuit d’avant aussi et on allait retourner chez notre mère, TOUJOURS RETOURNER CHEZ NOTRE MÈRE pour ensuite revenir chez lui où je ne m’endormais JAMAIS dans mon lit, mais sur une planète dans un système solaire, dans une galaxie avec plusieurs étoiles polaires, avec tous les Nord qui convergent vers le même TROU NOIR. De là, et seulement à partir de là, je pouvais acquiescer son insignifiance, acquiescer mon insignifiance, l’INSIGNIFIANCE DU MONDE AU COMPLET, pendant que la souffrance se cryptait à mon insu, pendant que chaque geste se gravait dans mon corps, NU, parce que

LE VIOL EST UN INTERMINABLE SILENCE DUQUEL IL NE RESTE QUE DE LA CHAIR QUI CRIE.

Les images se déforment et disparaissent pour toujours dans un TROU NOIR et il le savait; il savait que, beaucoup plus tard, tout ce qui sortirait de mon corps serait INCOHÉRENT ou MORT. RIEN ne serait crédible, RIEN ne serait légitime, RIEN ne serait audible, RIEN ne serait intime et puisqu’on finit toujours par chercher notre vérité, il savait que je serais inexorablement, tôt ou tard, attirée à l’intérieur du TROU NOIR.

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22 Commentaires

  1. Patty O'Green

    OMG ! Non! Tellement pas sarcastique. Écrire un billet comme ça et le publier, c’est difficile pour moi. Tu as écrit deux mots qui me font vraiment plaisir à lire… 🙂

  2. Guy

    qu’ajouter à celà
    :/ suis un petit garçon de soixante huit années qui ne fait que passer par hazard chez vous vlan… dans la figure là…. ça m’apprendra à passer la tête .
    C’est lourd lourd fort fort …terriblement sensible..terriblement bien écrit…!

  3. Mélanie

    impressionnant et terrible… 😦 long story, short: je suis contre la peine de mort, avec une exception: abus et/ou viol sur enfants et adultes.
    * * *
    contente d’avoir croisé ton super-blog… bonne continuation, amitiés toulousaines et à+! Mélanie

  4. freyjanova

    .. J’en ai eu de longs frissons, de lire cet article. Je trouve que tu écris avec beaucoup de vérité, et beaucoup de pudeur. Et les images collent terriblement à la réalité !

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