Les violeurs offensés

On dit souvent que le peuple cherche toutes les raisons du monde pour s’enflammer. Ce serait extraordinaire, si seulement c’était vrai. Or, c’est faux. C’est tellement faux que ça me donne envie de pleurer. Au moindre tison, on part à la recherche de l’homme tranquille. Dans notre tête, dans notre entourage ou ailleurs, on cherche celui qui sait tout relativiser ou rationaliser avec quelques arguments infaillibles. Celui qui accuse les autres de faire de la morale douteuse, alors qu’il donne sa leçon philosophique désincarnée. Celui qui parvient en un petit tour de force à nous donner notre dose d’anesthésiant quotidienne : avoir raison. Avoir raison au-delà de nos sensations corporelles et de nos émotions les plus viscérales. Puis douter jusqu’à s’invalider tout au complet. Dissocier. Autrement dit, s’offrir les séquelles de la femme violée en toutes circonstances comme si c’était la seule manière d’être appréciée, écoutée, considérée.

Et le mot viol, il ne faut pas le dire, il ne faut pas l’écrire. Parce que le viol, c’est exagéré. C’est mieux de dire « agression sexuelle », même si le sexe n’a rien à voir avec une agression. Et calmons-nous, disons plutôt harcèlement. Et de toute manière, ce n’était qu’un petit billet de blogue. Ce n’était qu’une blague sexuelle parmi tant d’autres. Ça ne méritait même pas d’attention. Au final, même si nous avons obtenu des résultats, nous aurions dû garder le silence :

-De l’ignorer aurait été la meilleure stratégie.

C’est vrai, ignorons. Tout le monde sait que le silence est d’or lorsqu’il est question de violence. Si l’on se tait, la violence disparaitra par magie. Si l’on ne porte pas attention à de telles allocutions, naïves et anecdotiques, les mentalités changerons. Comme si nous y avions déjà porté une véritable attention… Mais surtout, continuons d’ignorer la violence pour ne pas qu’elle se retourne contre nous. Si la violence se perpétue, c’est parce que nous y réagissons. Cessons de faire des tempêtes dans des verres d’eau. C’est bien connu, celle qui pointe du doigt la violence en est à l’origine. Puisqu’au final, on démontrera la manière dont elle l’a inventée. Celle qui la dit, celle qui l’est. Encore une fois, le message est clair : « gardez le silence, mesdames, vous êtes hystériques. Soyez raisonnables. N’avez-vous donc pas de choses plus importantes à faire ». De toute manière :

-C’est de la fiction, de l’humour.

La fiction n’est jamais bien loin de la réalité lorsque son contenu n’est pas interprété pour ce qu’il est. Lorsque son contexte lui donne une valeur quelque peu performative. Lorsqu’elle n’a pour effet que de banaliser un geste inacceptable. Lorsqu’elle nie de l’intérieur sa propre violence. Lorsqu’elle attise l’âme du violeur. Parce que c’est elle, dans cette histoire, qui s’est véritablement enflammée. Oups, j’ai encore mis le mot « viol ».

-Tu exagères.

Exagérer : dépasser la mesure. Quelle est la mesure, s’il vous plait? J’aimerais avoir une règle pour mes émotions. J’aimerais les rationaliser davantage, moi aussi. Parce qu’en les rationalisant, je ne serai plus vulnérable. Je serai simplement à risque. À risque de subir de la manipulation. À risque d’accepter l’inacceptable. Et être à risque, c’est bien plus cool que d’être vulnérable.

-Ne jouez pas les vierges offensées !

-Ne jouez pas les violeurs offensés !

-Nous ne sommes pas des violeurs !

-Nous ne sommes pas des vierges !

Je ne suis pas offensée non plus. Je ne suis pas blessée dans mon honneur, ni dans ma dignité. C’est toi, l’homme tranquille, celui qui veut avoir raison, qui a mal à l’honneur.  Mais moi, j’ai de la peine. Moi, j’ai de la colère. Moi, j’ai de la peur. Je ressens aussi de la joie, by the way. Et contrairement à toi, je ne joue pas : je vis. Du moins, j’essaie. Je ne suis pas frustrée. Ma colère n’est pas refoulée. Elle est juste là, en parfaite harmonie avec les autres émotions, est c’est pour cela qu’elle te dérange autant.

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15 Commentaires

    • Patty O'Green

      Merci beaucoup, Mélanie. Je suis heureuse qu’il puisse te toucher. J’ignore si le texte est confus pour quelqu’un qui ne sait pas sur quoi je rebondis. Je l’ai écrit comme si j’étais seule au monde. C’est pourquoi je n’ai même pas pris la peine d’expliquer ce dont je parlais. Chose à ne pas faire, j’imagine. Mais comme il n’y a pas de règles, ici, dans ma wildness…Je l’ai fait! 😉 Bref, cet événement n’en n’est qu’un parmi tant d’autres, vaut mieux ne pas le mentionner, ce n’est pas le point. 🙂

      • melanielavie

        Je connais la situation dont tu parles, mais je n’ai pas tout suivi. Je ne pourrais pas dire… Quoi qu’il en soit, pour moi, ton propos dépasse cette situation. C’est pourquoi il me fait du bien…

  1. Julie

    « On dit souvent que le peuple cherche toutes les raisons du monde pour s’enflammer. Ce serait extraordinaire, si seulement c’était vrai. Or, c’est faux. C’est tellement faux que ça me donne envie de pleurer. Au moindre tison, on part à la recherche de l’homme tranquille. »

    ❤ ❤ ❤ ❤ ❤

    Tellement!

    Tu le sais, je crois, cette idée m'obsède, mais ces temps-ci c'était pire que tout. Te lire me permet un peu de respirer puisque ça me rappelle que nous sommes quelques-unes à voir cette sinistre imposture…

    • Patty O'Green

      Dans la plupart des cas, affirmer que les gens s’enflamment pour rien n’est qu’une manière de réaffirmer une posture patriarcale. En disant cela et avec les arguments qui s’ensuivent, on prévient toute forme de véritable soulèvement, changement, retournement au sein d’une situation. En plus d’être faux, c’est manipulateur. Oui, une sinistre imposture, très bien dit !!!

  2. julie

    Allo, tiens, c’est étrange… je perçois l’utilisation de la locution « agressions sexuelles » à l’inverse de toi…. plutôt qu’une euphémisation à l’oeuvre, j’y vois plutôt une affirmation que la sexualité ne commence pas à la pénétration, que l’aggression à caractère sexuelle n’en a pas besoin non plus… je dois avoir en tête l’histoire juridique que nous a rappelé à tou.tes Véronique Robert, mais pas prise dans l’histoire juridique, plutôt dans l’histoire culturelle, ou dans la mienne et ma réflexion féministe…. mais il me semble à moi que le passage à cette expression est justement un pas pris contre le patriarcat… qu’en dis-tu?

    • Patty O'Green

      Je suis d’accord avec ce que tu dis et je vois du même coup comment ce passage de mon texte peut être mal interprété. Ce que je ressens est que le mot « viol » est plus difficile à entendre que l’expression « agression sexuelle » qui dérange moins les « hommes tranquilles ». C’est ça, qui m’énerve. Je veux pouvoir dire le mot viol lorsque je vois la description d’un viol… Je ne sais pas… Juridiquement, le passage vers « agression sexuelle » est fondamentale, mais culturellement, le fait de ne plus parler de viol me dérange…Je ne suis pas certaine que c’est un pas pris contre le patriarcat. J’aime que les mots dérangent. Je réfléchis…

      • Geneviève Smith-Courtois

        Tu as lu l’essai King Kong Théorie de Virginie Despentes (présenté comme un manifeste pour un nouveau féminisme)? Elle va dans ton sens en y décriant le fait que ce n’est jamais un viol. Une connerie, une dérape, une soirée avec trop d’alcool… Mais jamais un viol. Personnellement, j’ai dévoré cet essai. Tu pourrais aimer, je crois.

    • Geneviève Smith-Courtois

      Je trouve la complémentarité de vos deux discours très intéressante. Je crois que, paradoxalement, les deux propositions sont vraies. Selon la définition légale du viol (quoique méconnue culturellement), une femme ayant été embrassée de force au point de s’être retrouvée avec la langue de l’autre dans la bouche pourrait justement crier au viol. À l’inverse, une femme qui aurait été mise enceinte de force pourrait parler d’agression sexuelle parce qu’elle n’a pas gardé en mémoire un moment de pénétration. La problématique est à mes yeux très complexe en ce qui concerne l’exagération et la banalisation de ce type d’expériences. Je crois que c’est notamment le caractère extrêmement intime du domaine dans lequel il y a eu violence qui fait qu’il est ardu de détailler assez son discours pour que la communication soit limpide et comprise de la même manière par les différents partis. Dans l’optique qu’et l’agression sexuelle et le viol sont des actes dont l’auteur est la plupart du temps masculin, je crois que vos deux discours luttent contre le patriarcat.

  3. Pingback: Mettre la hache de Pattie O’Green | Biscuits de fortune

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