La douleur

Lorsque j’étais enceinte de mon premier enfant, je me disais que la douleur ne pouvait pas, mais ABSOLUMENT PAS être quelque chose de fondamentalement dévastateur. J’avais envie d’apprivoiser cette douleur saine qui mène à quelque chose d’extraordinaire, je veux dire, qui mène à LA VIE. J’ai tourné le dos à l’anesthésie en disant « NE TOUCHE PAS À MA DOULEUR » comme si ma vie en dépendait, mais je ne savais pas que cela allait réveiller quelque chose de plus profond, que cela allait me donner envie de tourner le dos à tout un mode de vie généré par une société anesthésiée.

Pour mon premier accouchement, je devais me rendre à la maison de naissance, mais comme mon fils était un peu prématuré, je me suis retrouvée à l’hôpital, immobilisée sur le dos, avec des moniteurs all over my body. Je m’étais préparée à accueillir la douleur avec des mouvements, ce qui n’était plus possible dans les circonstances. Le médecin en résidence a fait une erreur lors de la mesure de mon col : il a sous-estimé l’état de dilatation de celui-ci. Ça m’a découragée. J’étais certaine que le bébé allait sortir et le médecin me disait que non, que j’étais bien loin de la poussée. À bout de forces, j’ai tristement demandé la péridurale, mais le bébé est sorti immédiatement après que l’aiguille eut pénétré mon dos. J’avais bien senti que j’en étais là. Je le savais. Mon corps le savait. MA DOULEUR LE SAVAIT.

Mais LA MESURE est bien plus fiable qu’UNE FEMME QUI HURLE de douleur, c’est bien connu!

Cette petite phrase-là est un VÉRITABLE PARADIGME, je vous le jure! L’accouchement n’est ici qu’une métaphore, j’espère que vous l’aurez compris. Quand on entend hurler, on sort la règle à mesurer, puis l’anesthésiant. Ça, c’est quand on fait quelque chose. Pourtant, la douleur est une grande savante et il n’y a pas plus avisé que celles et ceux qui la hurlent pour faire état d’une situation.

Perso, j’ai vécu ce petit laps de temps d’analgésie, entre la douleur intense et la présence du bébé, un peu difficilement. De la même manière que je vis difficilement mes douleurs psychologiques qui sont ignorées, minimisées, non reconnues. Car cela crée une coupure des plus absurdes (et dévastatrice!) entre la DOULEUR et la VIE.

La DOULEUR fait partie de la VIE. Elle en est même à l’ORIGINE for christ sakes!

Pour mon deuxième accouchement, il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de vivre cette continuité entre la DOULEUR la plus intense et la JOIE  la plus profonde, de ressentir le lien indéniable entre les deux. Je me suis sentie connectée à ma force, à mon pouvoir. Il ne s’agit pas d’un pouvoir colonisateur, mais de celui de la VULNÉRABILITÉ, celle qui me permet d’entretenir des relations profondes et inspirantes avec les autres. Et, perso, je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de plus essentiel dans la vie que d’entretenir des relations profondes et inspirantes avec les autres.

What’s the point, sinon?

J’ai parfois l’impression qu’on ignore la douleur intense comme si son expression était un signe d’immaturité, comme si elle devait passer une bonne fois pour toutes, comme si de rester à la surface et d’être bien convenu était un signe de mieux-être et de conscience élevée. Et cette attitude merdique fait sentir tous ceux qui vivent dans l’intensité comme des dégénérés. Elle est là, la douleur dévastatrice. C’est l’attitude anesthésiée et silencieuse, la prétention à une invulnérabilité psychologique, qui crée la douleur malsaine. Le silence est notre péridurale sociale et on en est infecté jusqu’à la moelle.

Je nous regarde aller et il me semble qu’on a gardé de la douleur intense et créative de l’adolescence que son humour absurde, cet humour qui servait pourtant simplement à transformer cette belle douleur, à lui donner une autre perspective tout en gardant sa profondeur.

Et c’est précisément pour ça que c’était drôle, dans ce temps-là!

Cet humour absurde est insignifiant lorsqu’il est anesthésié, débarrassé de cette douleur et peaufiné par quelques années d’éducation universitaire. Il ne reste que les tournures de phrases vides avec des like en-dessous.

Et c’est précisément pour ça que c’est pas drôle pantoute, aujourd’hui!

-Ah Patty, t’es pas capable d’avoir du fun?

L’accusation classique.

-Mets-zzzzz-en que je suis capable, mais pas de même, bon!

5 Commentaires

  1. mpapillon

    Moi aussi on m’a fait sentir que ce n’était pas « normal » de hurler ma douleur, que je semblais perdre le contrôle, alors que c’était précisément l’inverse, le cri m’apaisait comme un mantra. Quand on accouche à l’hôpital, il y a près de nous des gens qui eux ont besoin de se reposer… mmm, pas une bonne raison pour avoir une anesthésie quand le travail va bien!! Je sympathise haut et fort!😉

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