Briller avec un « mais »

Elle a perdu son père! C’était la semaine dernière. Et je l’ai enviée. Comme une conne. Ensuite, j’ai trouvé ça injuste. Son père était bien, lui. Bien à elle. Et elle s’accroche au mien. Je ne comprends pas. Elle s’y est toujours accrochée. Comme s’il nous avait rendues spéciales, Claudine pis moi.

-Ça vous dérange tu si je le fréquente votre père? Il m’a rien fait à moi.

Ça me dérange. Ça me bouleverse. Ça me donne envie de me tirer en bas de mon lit à deux étages. Celui que j’avais quand j’étais petite. Pourquoi tu veux le voir? Il a traité ton père de. Il lui a piqué la femme de sa vie. Ta mère. Pour la tromper avec. Le savais-tu? Il la traite maintenant de. Et il dit de toi que. Mais ton père est mort. Je l’ai su par Facebook. J’ai vu sa photo passer dans le fil avec un hommage. Je lui ai fait un hommage aussi. Je peux pas tout te dire. Ça se fait pas. Pas maintenant. Tu es en deuil.

-Whatever floats your boat Maggie. Tu peux bien faire ce que tu veux.

J’aurais pas pu tout te dire anyway. Avec tout ce qu’on t’a fait vivre. Parce qu’on était minces. Parce qu’on avait les cheveux raides. Et que ta mère, elle voulait ça pour toi. Que la petite Maggie Away soit comme les petites O’Green. Mange pas. Lisse tes cheveux. Sois féminine. Regarde les gars. Sois une vraie ado. Fais comme Patty. Elle a des amis. Où sont tes amies? Fais-toi des amies. Des chums. Et toi Patty, cesse d’être égoïste. Tu as le corps chanceux. Alors prends soin de Maggie. De ton père aussi. Mais pas de toi.

-Ah, tu sors Patty, tu n’amènes pas Maggie avec toi?

Non. Méchante moi. Je sors seule. Avec ma gang de chums. Loin de cet appart de marde. Direction la maison de jeune. Avec un buvard triple dose. Et j’amène pas Maggie. J’amène personne. Je m’amène même pas moi-même. Juste mon spectre. Les restes sont dans mon lit. Deuxième étage. Le corps chanceux est mort. Depuis cinq ans. Depuis le jour où…

-C’est quoi l’affaire Maggie, tu nous crois pas, Claudine pis moi, ou quoi?

Un sceptique égale un coup de feu. Dans mon ventre. Pas loin des organes génitaux. Et le mépris, c’est l’arsenal au complet. Un vrai concert : bang bang bang!

-Oui oui, je vous crois, mais…

Mais. J’en peux plus des mais. Il y en a partout. Je te crois mais. Je t’aime mais. Patty est une chouette fille mais. Mais quoi? Tout réside dans le mais. Mais coupable. Mais stupide. Mais honteux. Mais tabou. Mais qui cloche. Mais qui s’en crisse. Je suis condamnée au mais.

-Et moi, je veux bien venir aux funérailles de ton père, mais…

Il faut que je sache. Pour le mien. Qui est encore en vie. Que tu as invité. À quelle heure il vient. À quelle heure il part. Surtout pas le croiser. Pas le voir. En train de rigoler avec vous autres. Mes amies de fille. Mes amies d’enfance. Toutes accrochées à lui. Pis moi dans mon coin. À l’écart d’une bande d’amnésiques obnubilées. Et surtout :

-Faut pas qu’il sache que je suis encore enceinte.

Flashback. J’ai peur d’être enceinte de lui. Est-ce que je suis enceinte de lui? Est-ce que mon bébé va lui ressembler? Un mini-lui? Que je vais devoir aimer? Allaiter? Ça va même plus loin. C’est le principe du flashback. Est-ce que je le porte en moi? Je suis prise avec? Il est moi? Je suis lui? Le mauvais lui? J’ai tout absorbé. Je suis rien. Je suis vide. Respire dedans Patty. C’est fini.

-Patty, il va bien finir par le savoir que tu es enc…

-FAUT. PAS. QU’IL. SACHE.

Parce que je me souviens de l’EUPHORIE. De la JOIE INFINIE. De l’ENFANT. La VRAIE. Parce que je BAIGNE là-dedans. En ce MOMENT. Et je sais PAS comment il fait. À chaque fois. Il se pointe. Dans mon corps. Le corps chanceux. Et il me l’enlève. Pas le corps. JUSTE LA CHANCE. Alors il ne faut pas qu’il sache que je BRILLE. Il faut que je BRILLE en cachette. Mais il faut quand même que je BRILLE. J’aime ça BRILLER. La vie, ça BRILLE.

Alors, je BRILLE toujours avec un

 

6 Commentaires

  1. toutourien

    Ce texte est si magnifique patty. lu trois fois sans joke. plein de subtilités (ce que j’aime). Je pense que tout le monde brille toujours avec un mais pour quelques raisons que ce soit. tes écrits montrent bien les émotions on les sent ce qui est un don que tu as.

  2. Patty O'Green

    aaah! Merci beaucoup pour ton commentaire… Quand j’écris de tels textes, même si je verse à moitié dans la fiction, j’ai toujours peur de passer pour une totale dégénérée. Alors merci.🙂

  3. Julie

    « Et j’amène pas Maggie. J’amène personne. Je m’amène même pas moi-même. Juste mon spectre. Les restes sont dans mon lit. »

    Tellement fort et juste que ça fait mal, physiquement.

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