Secrets d’une prodige

Mes déplacements se limitaient généralement aux quatre étages de la piaule américaine dont je devais laver de fond en comble les moindres petits racoins. Je rasais toujours de me péter la gueule en descendant les escaliers de bois vernis et je maudissais la rampe en colimaçon qui, à l’image des occupants de la piaule, était plus décorative que fiable. Diana avait même fait installer des intercoms tant elle en avait marre de venir me chercher au quatrième pour que je vienne m’occuper de ses monstrueux petits criards au sous-sol. Ça me pétait les oreilles à chaque fois qu’elle l’utilisait, mais au moins, je pouvais faire de vilaines grimaces en répondant « I’m coming » en guise de défoulement puisqu’elle ne pouvait pas voir ma tronche d’hystérique dégénérée.

Je n’avais congé que le samedi et durant cette journée, j’allais à mes cours de guitare à l’Académie de musique le matin, puis l’après-midi, je découvrais les lieux d’art contemporain de la plus belle ville du monde. J’avais envie de développer un peu plus mes talents musicaux durant mon séjour et de profiter des méthodes pédagogiques américaines, car elles étaient différentes de celles que je connaissais à Montréal. Mon prof était tellement cute que je me pétais les doigts à perfectionner des interprétations de pièces de jazz hyper complexes. Je pratiquais tous les soirs durant plusieurs heures puisque la femme de ménage qui se faisait pitcher des linges à vaisselle en pleine face et la gardienne d’enfants qui en était à sa quatrième morsure avaient toutes les deux besoin du regard approbateur d’un beau jeune homme talentueux. J’avais tellement de corne que je pouvais faire tenir le plat de lasagne de Diana, et les toasts brûlantes des deux petites créatures qu’elle avait malencontreusement engendrées, sur le bout de mes doigts.

Le samedi matin était mon moment de gloire. Nico n’en revenait pas à quel point je progressais rapidement, il applaudissait mes interprétations de Bill Frisell et m’encourageait à poursuivre la musique. Mais je savais très bien qu’arrivée à Montréal, je n’aurais plus la drive pour poursuivre, car c’est après avoir passé une semaine à côtoyer la famille d’un colérique débile revêtu d’Armani que mon prodigieux talent s’exerçait. Et c’était simplement dans le but de voir la cute face de Nico illuminer la pièce.

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