aucune tente assez grande pour nos jambes [fanzine]

Le petit dernier par Anne Pénélope D. Gervais et moi!

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aucune une tente assez grande pour nos jambes porte sur le rapport au monde que génère un trouble de stress post-traumatique et sur sa proximité avec l’univers des rêves. Un fanzine créé par et pour celles qui souffrent, qui rêvent et qui guérissent.
20 pages
Reliure artisanale avec du petit fil rose.

15

Disponible à la librairie L’Euguélionne et sur Etsy.

Sous les échafaudages

Le temps passe, tout s’effondre, pis j’ai acheté un beau bol dans lequel j’ai mis de l’eau jusqu’en haut des motifs, dans lequel j’ai ajouté deux fleurs, des dahlias qui flottent à côté de mon lit pendant que je suis en train de lire toute l’œuvre d’Hélène Dorion : je peux juste pas m’arrêter. Je prends soin de souligner les passages qui me serviront de mantras pour des genres de rituels improvisés. Ils m’accompagneront chaque fois que viendra le temps de me laisser couler au fond, de revenir à la surface de ce qui restera des effondrements. J’ai aussi, à portée de mon oreiller, une coup’ de livres de philosophies orientales, question de continuer de réveiller Shakti entre deux cours de baladi parce qu’il faut que ça circule cette énergie-là.

Ma relation amoureuse avec lui, pis celle avec le féminisme aussi, m’ont révélé plein de choses essentielles, mais ça a comme endormi Shakti solide, ça m’a dépouillée de l’émerveillement qui m’égaye aujourd’hui, qui ne me quittera plus : celui d’être une femme. J’y pense, ça m’a presque tuée ces histoires de féminité qui n’existe pas, cette négation de l’énergie utérine pour ne pas en blesser d’autres, pour ne pas s’aliéner comme si notre dissociation allait sauver les autres d’une douleur qui ne « devrait pas être », mais qui existe tout de même; une douleur qui pourrait peut-être nous faire guérir, ensemble, et accueillir ce qui est là comme ce qui n’y est pas, avec amour.

J’ai pris plein de détours intellectuels parce que je sais qu’il n’y a pas de raccourci pour changer les choses à la racine, pour mettre en lumière en moi comme ailleurs tout ce qui sert d’ancrage aux violences, pour ouvrir le ciel jusqu’à y faire entrer l’univers au complet, mais les échafaudages mentaux, que j’ai dû démonter un à un durant les derniers mois, m’ont fait dire des choses que je ne ressentais pas. Moi qui m’étais promis de ne plus jamais faire ça. C’est pour ça que je ne cherche plus à faire coïncider mon intention avec ma parole, mais j’essaie plutôt de m’habiter entièrement dans l’élan pour que les rationalisations ne me mènent plus en bateau, pour qu’elles se glissent hors des racoins, et s’en retournent dans la terre où elles seront ravalées par les derniers mystères.

J’avais tellement peur d’être vide, mais au fond, ce que je redoutais le plus, c’était de devenir comme ceux et celles que je jugeais pendant que j’échafaudais ma représentation mentale, pendant que je construisais ma vie dans l’adversité sur un sol où il aurait suffi de semer un peu plus d’empathie; un sol où je rencontre maintenant ces autres que j’ai tant méprisés,  ces autres qui me sourient sans me juger, qui m’accueillent peu importent mes luttes intérieures, mes résistances et ce que j’appelais avec beaucoup d’arrogance « mon intelligence » ou « mon sens critique ». Ces autres que je suis.

Il n’y a pas de moment plus transformateur que celui où tout notre petit être bascule pour devenir ce qu’on l’on a si longtemps dédaigné, ce moment où l’on perçoit son « monde précédent » comme un simple passage, un échafaudage qui nous a permis de mieux voir, depuis son sommet vertigineux, le ground duquel on a cru pouvoir s’échapper. On échafaude,  on dit « voilà ce qui devrait être », on invente un monde meilleur dans un ailleurs parce qu’on croit qu’il est impossible de le semer ici, sur une Terre souillée, mais j’ai mis mes mains dans la terre et je ne les ai jamais retirées : tout est là, tout est possible, je veux dire, there’s nowhere to go, c’est maintenant que ça se passe, c’est ici que ça vibre.

Les possibles

Je t’ai dit que c’était terrible parce que je réalisais que je ne voulais pas m’engager dans la vie et ça t’a fait sourire à cause de tous mes diplômes, de tous mes projets, pis de nos enfants, pis du fait que tu aies été le seul homme dans ma vie, mais je t’ai dit que tu comprenais mal ce que je voulais dire, que dans ma tête, je ne m’engageais pas, que je vivais au CARREFOUR DE TOUS LES POSSIBLES, que c’était dans ce carrefour que je voulais m’enraciner, là où je n’avais pas à faire de choix, là où je n’avais pas besoin de prétendre avoir un contrôle sur ma vie. Je t’ai dit que je me sentais prise dans une sorte d’ÉTHER de potentialités avec mes CRISTAUX pis mon crisse de TAROT, un ÉTHER duquel je ne savais pas comment sortir et que c’était pour ça que je voulais qu’une ARCANE MAJEURE ou qu’un ALIGNEMENT DE PLANÈTES choisisse pour moi, que c’était ça l’affaire, que ce n’était même pas une question de liberté, parce qu’au contraire,

« JE SUIS LIBRE COMME L’AIR SO PUT ME IN A FUCKING BOX I WON’T COMPLAIN JE TE JURE MAIS SCELLE LES JOINTS BEN COMME FAUT POUR PAS QUE J’ME FAUFILE »

Tu m’as dit BON BON BON, calme-toi, je suis là pour toi. J’ai dit : non. Arrête. Je t’ai quitté. T’as dit ouin pis.

L’autre jour, j’ai rêvé que j’étais dans une PISCINE, que le ciel était BLEU. Je me suis même dit « c’est les tropiques ici, c’est MERVEILLEUX». Toi tu étais sur le bord, tu réparais nos affaires. Je me vautrais sous l’eau, je veux dire, tu sais comme j’aime nager, comme j’aime être immergée. À un moment, je me suis rendu compte qu’il y avait une TOILE sur la piscine, que je ne pouvais même PAS VOIR à l’extérieur. Je me suis dit que tu l’avais mise là pour me protéger, comme d’habitude. J’étais euphorique. Je me roulais dans l’eau chaude : rien ne pouvait m’arriver. Je n’avais même pas peur de manquer d’air. Je pouvais encore m’imaginer le ciel BLEU. TOUT ÉTAIT POSSIBLE. À un moment, j’ai nagé jusqu’au bord de la piscine et j’ai soulevé la TOILE. Tu t’es penché avec un sourire bienveillant. Je t’ai demandé si le ciel était toujours aussi BLEU. Tu as ri chaleureusement en me disant doucement « pas vraiment, non : c’est l’hécatombe ici, Pattie !». J’ai soulevé un peu plus la TOILE et j’ai regardé le ciel : les nuages noirs, OPAQUES, bougeaient vraiment, mais vraiment trop vite. Ils s’accumulaient vers nous. C’était terrifiant. Tout allait exploser, tout allait nous emporter, tout allait nous détruire. Je suis sortie à la course me mettre à l’ABRI. Il faisait froid. Je tremblais. T’étais calme, tu rangeais lentement nos affaires en me lançant des regards rassurants. C’est qu’il y avait quelque chose qui se jouait entre moi et la tempête. J’étais comme connectée à elle. Je savais exactement à quel moment il y aurait des coups de tonnerre, je veux dire, je les sentais venir dans tout mon corps. Tout devenait irrémédiable. On aurait dit que LA TEMPÊTE, C’ÉTAIT MOI. J’avais tellement fucking peur.

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Fanzine de Noël [Euphorbia pulcherrima]

Avec des collègues d’horticulture, on a concocté un petit fanzine humoristique et engagé à propos de la plante de Noël, le poinsettia. Au départ, c’était pour la vente des Amis du Jardin botanique de Montréal, mais il nous en reste encore une dizaine. On les vend 2$ sur Etsy (par ici). Tu les trouveras aussi à la Librairie La Flèche rouge, sur Ontario. Pitche toi, comme ça tu vas découvrir que le poinsettia est une plante merveilleuse et attachante qui se garde toute l’année. On ne devrait pas la mettre dans la poubelle après Noël !

Tu peux offrir le fanzine en cadeau avec la plante à ton mononcle ou à ta matante. En plus, avec les croisements génétiques pis toute, tu peux facilement trouver un poinsettia ROSE FLUO pas loin de chez vous. 🙂 

stream of consciousness #1 Énorme

T’es tellement gracieux, je me sens énorme. Pas énorme dans le sens de grosse, ni dans le sens de spectaculaire. Je suis énorme de malaises, énorme d’un glitch entre ma vie intérieure et le mouvement de mon corps dans le monde. J’agis beaucoup, mais comme tu sais, le plus dur, c’est de ne rien faire, de ne pas résister au flux qui, de toute manière, continue. Le plus dur c’est de ne rien faire sans s’amortir. Et de prendre le temps de ressentir.

Vingt minutes pour méditer. Vingt minutes pour courir. Vingt minutes pour lire. Je mesure le temps parce que c’est comme ça que je me donne de l’espace pour être patiente. J’ai toujours su retarder au maximum la récompense, mais là, tu me fais réaliser que je n’ai jamais appris à ne pas l’espérer. Parce qu’être patiente, c’est toujours attendre quelque chose. Je ne veux être ni patiente, ni impatiente. Je veux accueillir comme dans rencontrer intentionnellement et honnêtement les gens, les choses, les situations.  Accueillir sans ressentir l’exigence féminine d’être avenante ou plaisante.

Pour tout dire, ces jours-ci, je suis un peu dégoûtée par les débats sur la science et la pseudoscience. Les deux comportent des représentations du monde qui m’animent, qui font appel à mon imagination. J’aimerais voir les gens tout accueillir, mais aussi tout analyser comme des fictions. La véritable guérison, pour moi, c’est le fait de vivre en adéquation complète avec la représentation du monde qui nous habite, dans le fin fond du fond des tripes. Pour cela, il faut bien qu’elle soit un peu accueillie.

Et je sais bien aussi que j’ai eu l’air ridicule de faire une ode (humoristique, han) à l’homéopathie l’autre jour sur ce blogue, mais c’est qu’elle me fascine, cette « discipline ». Son histoire, ses chercheurs marginaux et acharnés, dont l’un d’entre eux a par ailleurs été nobélisé, qui affirment que l’eau à une mémoire, que ses effets sont vibratoires. Je n’ai pas de données probantes, mais je n’ai qu’à m’assoir près d’un océan, à tuner les 65% d’eau qui me constituent avec les ondulations des vagues pour entendre les bruits des temps les plus reculés.

Je sais que toi, tu m’écouterais te raconter tout ça : tu ne serais pas sur la défensive, tu ne me ridiculiserais certainement pas. Ta rigueur, elle est ailleurs. Dans la conscience, et dans le corps. Je t’admire de vivre selon ce que tu ressens avec le principe de ne pas nuire aux autres, de rester dans l’amour. Cette posture suscite tellement le mépris aujourd’hui. On accuse les gens comme toi de se conforter, de s’illusionner. Pourtant, c’est vraiment un défi, ce que tu fais. Je n’ai jamais rencontré un homme, ni une femme d’ailleurs, avec une aussi grande capacité d’accueil que toi. En plus, t’es féministe, je veux dire, ça va de soi : t’es empathique.

En même temps, je te regarde et j’ai peur des raccourcis intellectuels. C’est pour ça que je lis tout le temps. J’étudie sans arrêt. Je remets tout en question. Je n’accepte pas la médiocrité, ni la suffisance. Mais je sais que cette médiocrité n’est pas moindre à l’université ou dans la communauté scientifique. Il y a longtemps que je ne vis plus dans cette naïveté. La médiocrité n’est pas une question d’intelligence, de classe sociale, d’éducation, de genre, c’est une question de niveau d’empathie.

J’ai aussi peur de la rigidité. Ce que tu appelles « intégrité ». Je trouvais ça étrange que l’une puisse ressembler à l’autre. Plus j’y pense, plus j’y vois du sens. L’intégrité, c’est quelque chose d’intact, d’inaltéré, d’absolu. Je me demande comment l’on peut être intègre sans être rigide. Comment l’on peut vivre son intégrité tout en demeurant souple, ouvert d’esprit, en restant conscient de la malléabilité de l’identité.

Je me dis qu’être intègre, au fond, c’est surtout reconnaître que notre rapport au monde passe par une représentation, une construction. En ce sens, je trouve que certaines personnes, et ce sont souvent celles qui parlent le plus fort, manquent franchement d’intégrité, et par conséquent, de créativité. Ça les rend vraiment petites. C’est dommage.

C’est comme les jalousies féminines. Je les ressens souvent. Ça nous rend tellement petites et tellement énormes en même temps. Quand ça arrive, je me tiens droite, j’ouvre mon cœur, je souris chaleureusement à mes collègues femmes. Je me prends pour un calinours dans l’espoir de désamorcer une dynamique qui m’habite aussi. Je ne veux pas juste quitter le ring pour me faire croire que « moi, j’embarque pas là-dedans ».  Je reste. Je veux guérir. Il me semble que c’est ce que tu ferais toi aussi.

Sinon, je me colle aux quelques gars, façon de parler. Ça se passe surtout dans ma tête. Ils m’apaisent parce qu’ils ne sont pas dans le ring; ils ne le voient même pas. En même temps, je les perçois plutôt perturbés. On dirait que le chemin pour se rendre à leurs émotions, c’est comme un labyrinthe. C’est leur ring à eux. Je sais que tu es passé par là et que c’est comme ça que tu es devenu gracieux. J’essaie de leur faire sentir que je comprends, qu’ils peuvent me faire confiance, qu’ils ne sont pas énormes pour autant.

HoméoPattie

Ô Pattie, l’indigne descendante des MÈRES ÉSOTÉRIQUES soignées au jus de pomme chaud pis à l’HOMÉOPATHIE (fuck yeah!), éduquée au Jodorowski, celle qui fait sniffer de l’eucalyptus à ses enfants qui n’ont jamais avalé un produit de l’industrie. Shame on me, la concierge qui a éradiqué les punaises de lit répandues sur les quatre étages de son immeuble avec des CONCOCTIONS aux huiles essentielles pendant que le reste de la ville dormait au gaz pis aux pesticides en attendant le printemps silencieux.

Ô Pattie, la folle DÉCONNECTÉE qui achète des légumes bio au lieu de manger des brevets de Monsato pis qui avale naïvement son CHAGA le matin avant de partir en vélo pour son école d’ÉCOLOS DÉJANTÉS qui apprennent à semer, à repiquer, à arroser. La future horticultrice qui cultive l’aloe vera pour soigner son eczéma, pis qui fait sécher des herbes à infuser pour apaiser les petites douleurs, pis pour guérir les têtes débranchées de leur CŒUR.

Ô Pattie, la naïve qui lit The Art of SEXUAL ECXTASY pis WOMB WISDOM, pis qui termine ses MÉDITATIONS en faisant résonner son BOL TIBÉTAIN, en serrant dans sa main sa pierre de SÉLÉNITE pour rediriger son ÉNERGIE all over son body. Oui c’est moi la risible, la ridicule, la naïve, la pas scientifique, la SANS ESPRIT CRITIQUE, je dirais même la FÂCHANTE, LA SORCIÈRE :

FÂCHEZ-VOUS DONC TOUT LE MONDE, C’EST TRÈS IMPORTANT DE SE CHOQUER, DE S’INDIGNER

de réitérer sa représentation du monde, de montrer combien elle est dominante, forte, fière, patriarcale jusqu’à la moelle, je veux dire, C’EST VRAIMENT FÂCHANT L’HOMÉOPATHIE pis c’est tellement apaisant l’industrie pharmaceutique qui crosse la planète au complet, qui disempower les plus démunis, pis qui invente de nouvelles maladies à mettre dans la petite bible de la psychiatrie. La belle industrie qui fabrique les pires pesticides pour perpétuer la monoculture en détruisant les plus belles cultures jusqu’à ce que l’on ne puisse plus rien faire émerger de cette Terre qui s’écroule sous le poids d’une vision du monde homogène, mais combien

FORTE, VIRILE, SANS VULNÉRABILITÉ, SANS FAILLES

Une vision PROUVÉE pour son EFFICACITÉ, voilà, c’est ça l’affaire, c’est tellement

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que ça soigne TOUT ce que ça rend malade ou presque, c’est pour ça que c’est tellement RÉVOLTANT cette histoire de médicaments dilués dans l’eau: c’est DANGEREUX ces affaires-là dites HOLISTIQUES, ça nous détourne des vraies affaires.   

Alors faut rire TRÈS FORT de ces gens qui avalent de l’air au lieu d’encourager Pfizer, pis après, faut sortir le mépris parce que GOD KNOWS QUE ÇA DÉVELOPPE L’EMPATHIE. C’est comme ça qu’on entre dans le camp des lucides, des consciencieux, des défenseurs de la justice humaine au Québec. C’est comme ça qu’on peut prêcher le seul et unique jugement dernier qui a été prouvé, je parle de cette Science dont on ne s’attarde jamais à l’épistémologie parce que WHO CARES ABOUT THAT AUJOURD’HUI, faut choisir ses batailles, comme on dit, pis la guerre est déclarée à l’homéoPattie.

Apprivoiser la douve

On devrait faire comme Abramovic et Ulay, on devrait marcher peut-être pas le mur de Chine, mais genre la Appalachian trail ou la Pacific Crest trail avec pas de tente et en commençant chacun d’un bord de la trail pour braver un peu la wildness avant de se dire Adieu dans le milieu parce que là, c’est tellement immense que j’ai l’impression qu’on se regarde chacun d’un côté du Grand Canyon ou d’une autre crevasse terrestre béante qui donne le vertige et que, malgré tout, on essaie de se tenir la main, de s’entraider, de se consoler tout en luttant pour ne pas tomber, pour ne pas sombrer ensemble dans le tumulte d’une rivière qui se crisse ben de nos petites misères quotidiennes, de nos cœurs brisés, de nos os qui ont pris l’humidité, je veux dire : on a touché le fond.

Tu penses que je réfléchis tout longuement, mais cette fois-ci, je t’ai simplement transmis le message de mes viscères qui m’ont confirmé la semaine dernière qu’il n’y aurait plus de pont, qu’il faudra désormais apprivoiser la douve entre nous, puis dans nos estomacs, sans se faire la guerre, sans monter aux barricades parce que c’est la seule manière d’enfin vivre ma vérité et de ne plus jamais au grand jamais faire partie de la grande mascarade qui se prend pour l’humanité. Je me suis groundée dans mon corps, pis on dirait que tout a pris le bord, mais le plus fou dans tout ça c’est que tu comprends; tu comprends que quand on s’est rencontrés, il y a douze ans dans un party à peine arrosé, j’étais vraiment loin d’habiter mon corps, ce corps que j’ai lentement réanimé au fil des années, pendant que toi, tu t’es complètement oublié en me demandant de t’aimer.

Tu veux que je reste encore « un peu » et j’essaie de ne pas entendre « toujours » pour qu’on puisse apprendre, ensemble, à ne plus vivre l’un à travers l’autre comme on le faisait quand on s’entretuait. Tous mes espoirs sont réunis autour de la petite chambre qu’on est en train d’improviser dans le salon qui envahira à son tour la salle à manger; une petite chambre où je pourrai fermer la porte et m’envelopper dans ma couverture fair trade de yoga avec une bougie, un cahier pour écrire, mes guits, mes livres et mon amour propre. On s’est dit : peut-être que les enfants trouveront ça un peu amusant malgré tout de nous visiter dans nos petits espaces respectifs le samedi matin, de nous réveiller tout à tour pendant que, dans le reste de l’appart, les meubles s’entassent pour donner un peu plus de chaleur aux pièces communes où nous nous sommes promis de cohabiter en s’accueillant l’un l’autre au grand complet pour une fois.