Trouver sa voix : petit guide pratique pour cesser de crier tout bas

Texte de ma communication-témoignage présentée à la table-ronde « Témoignages, oralités, visualités » lors du colloque Des voix qui s’élèvent à l’UQAM jeudi dernier.

Dans son texte « L’écriture comme une hache », la poète Carole David est la seule à avoir souligné l’absence de ma mère dans mon livre Mettre la hache, un livre qui porte pourtant sur l’inceste. Ainsi, elle écrit « La mère absente n’est évoquée qu’une seule fois ». Aujourd’hui, j’avais envie de remédier à cette absence et de vous raconter quelque chose au sujet de ma mère. Quelque chose que me rappelle le thème de ce colloque. Quelque chose qui est au cœur de mes propres processus de création : tous les jours ou presque, ma mère travaillait sa voix. Elle le faisait à l’aide d’un livre qui a inspiré le titre de cette communication : Trouver sa voix, petit guide pratique de travail vocal.

 

Trouver sa voix.jpgOn ne lit pas un tel guide comme on lit n’importe quel livre, c’est-à-dire en silence et de manière linéaire : non! On choisit quelques passages, puis on les répète chaque jour pour un certain temps, à haute voix, avec les indications prescrites et la mise en situation qui nous est suggérée. Tout ça, on le fait dans l’attente d’une transformation. Ainsi, il y avait un exercice qui demandait à la lectrice de répéter à maintes reprises l’expression « y’a quelqu’un? ». Elle se servait du

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comme d’un élan et insistait sur le

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en faisant résonner le tout dans sa cage thoracique. Cela donnait quelque chose comme

« y’a quelqu’unnn? »

Ainsi, à ma mère qui travaillait sa voix, seule dans sa chambre, ma sœur et moi répondions toujours en riant :

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Puis elle continuait, elle insistait :

« y’a quelqu’unnn? »

J’ai réalisé récemment, en fouillant dans ledit livre, que cet exercice portait le nom du magasin vide. L’auteur l’annote de la manière suivante :

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La castration vocale. Au sens de la voix sonore, mais aussi de l’expression  d’une voix sous toutes ces formes, voilà l’un des phénomènes qui m’habitent, contre lequel je m’exerce dans ma pratique d’auteure. Il est difficile de trouver sa propre voix. Il faut dire qu’elle n’est pas une structure objective donnée une fois pour toutes. La voix est un comportement corporel ou intellectuel acquis. Ce qu’il y a dans notre corps, nos expériences, par exemple, se trouvent dans notre voix, quelque part, comme des tensions, des inflexions, mais aussi des habitudes de langage, des croyances. C’est à la fois ce qui fait sa singularité, mais aussi la possibilité de la changer.

Bien avant d’écrire Mettre la hache, je me suis intéressée au cri, car il me semblait qu’il s’agissait-là de la voix brute et que dans ce cas précis, le son de notre propre voix peut nous surprendre. Le cri a quelque chose d’incontrôlé et de non filtré par la pensée. En 2013, j’ai donc élaboré un petit projet qui consistait à faire l’inventaire des endroits où je m’étais permis de crier à Montréal sur une carte Google.

Trouver sa voix (4).jpgOn y retrouve l’adresse de chez ma mère, on y retrouve aussi l’hôpital Sainte-Justine où j’assume avoir crié lors de ma naissance. Il y a également un local de l’UdeM où je suivais des cours de chant et la Maison de naissance Côte-des-Neiges où j’ai mis mes enfants au monde. Constatant qu’il y avait très peu de lieux où j’avais crié, j’ai commencé à répertorier les endroits où j’avais eu envie de crier, où je m’étais retenue : à l’épicerie PA où les gens se foncent dedans avec leur panier, à l’UQAM pendant que je rédigeais ma thèse dans un petit local pas de fenêtre. Les points GPS y sont beaucoup plus nombreux. C’est qu’on ne peut crier que dans certaines circonstances! Au fil de la création de mon inventaire, je réalisais que, la plupart du temps, comme bien d’autres gens, et dans bien des situations, je refoulais le cri, je criais tout bas. Ma voix « brute », physique ou écrite, je la retenais.

Surtout, je me confinais à une voix à laquelle je m’identifiais, dans le contexte où je me trouvais. Dans le contexte universitaire, je me dissimulais derrière ma voix universitaire, sérieuse et soutenue, que j’avais peaufinée au fil des années, mais qui n’était pourtant jamais assez. Durant l’aventure du doctorat, je me suis intéressée à ma voix en tant qu’historienne de l’art en rapport avec les œuvres que j’analysais, puisqu’il s’agissait d’œuvres web, souvent engagées, interactives. Fallait-il que je m’efface? Fallait-il que je m’exprime? Où devais-je me situer pour analyser des œuvres interactives? Comment j’allais placer ma voix (pour reprendre une expression de technique vocale)? Je tendais irrémédiablement vers les œuvres qui, selon moi, avaient le pouvoir de transformer mon rapport au monde. Comment allais-je pouvoir en parler avec une voix figée, immuable, détachée, retenue? Si ces œuvres s’animaient ainsi pour moi, pour les comprendre, je devais participer, m’engager et, dans certains cas, prendre le risque de la vulnérabilité : prendre le risque que ma voix change.

C’est ce que j’ai fait pour analyser l’œuvre web Mouchette.org de Martine Neddam, par exemple. Pour ceux et celles qui ne la connaissent pas, c’est une œuvre en ligne qui remixe la Mouchette du film de Robert Bresson et qui met en scène une petite fille suicidaire. Au fil de la navigation, il y a de nombreux signes qu’elle aurait été abusée.

Trouver sa voix (5).jpg L’œuvre offrait par des procédés de logins à tous et à toutes la possibilité de devenir Mouchette, d’ajouter du contenu. Puisqu’il n’était plus possible de l’incarner lors de la rédaction de ma thèse, j’ai entamé un dialogue avec le personnage par blogue interposé. J’y ai mis des photographies de moi, enfant, cadrées comme celles qu’on retrouve sur le site Web de Mouchette.org puis ces photos se sont retrouvées sur son blogue à elle et ainsi de suite.

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Je lui ai écrit des lettres, lui parlant à mon tour d’expériences de mon enfance, intégrant des éléments importants de l’œuvre, que j’ai publiées sur mon blogue.

Trouver sa voix (7).jpgPeu à peu, j’étais en train d’analyser l’œuvre, de faire émerger du sens, de manière très investie. Cet aspect de l’analyse me permettait d’approfondir mon expérience de l’œuvre, en créant une connexion avec elle. Ce type d’expérimentations plaçait, chaque fois, pour chaque œuvre, ma voix. Avec ces interventions, mes analyses, il me semble, n’en étaient que plus conséquentes. Du moins, j’avais l’impression qu’elle rendait justice à la profondeur et à la complexité des œuvres et à leur engagement.

Parallèlement à la rédaction de ma thèse et à cette correspondance, j’avais une pratique active de blogueuse, je devenais de plus en plus Pattie O’Green. C’est en me créant cette nouvelle voix que je suis arrivée à écrire un livre sur l’expérience douloureuse de l’inceste. On dit que le pseudonyme m’a servi à briser le silence dans Mettre la hache, en partie parce qu’il me permettait de dissimuler ma véritable identité. Cette idée revient souvent, et ce n’est pas complètement faux, mais selon ma propre expérience, je dirais plutôt que le pseudonyme a été une des stratégies utilisées pour me créer un espace de silence : un magasin vide dans lequel je pouvais élever la voix, comme dans l’exercice que faisait ma mère. C’est en déliant mon écriture de toutes mes habitudes que j’ai pu peu à peu créer cette voix. Le pseudonyme n’avait rien d’une dissimulation, c’était vraiment le point de départ d’une création, une manière d’ouvrir les possibles. Je parle de ce phénomène dans Mettre la hache, lorsque je décris l’utilisation du pseudonyme chez la blogueuse et artiste hypermédiatique Penelope Trunk, aussi victime d’inceste :

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Je cherchais aussi à faire en sorte que les lecteurs et les lectrices ne puissent pas me contourner. Pour cela, il aurait fallu qu’ils soient capables de me cerner. On aborde souvent un livre par le genre auquel il appartient. En travaillant sur Mettre la hache, j’essayais de ne pas appartenir à l’un d’entre eux. J’ai vu que mon livre était dans la section roman de Renaud-Bray, je l’ai trouvé en Poésie au Port de tête, après tout, il y a le mot slam dans le titre. On parle également de témoignage, c’est comme cela que Catherine Perrin en est arrivée à me poser une question croustillante sur ma sexualité à Radio-Canada. On parle aussi d’autofiction et cela m’effraie, car les auteures d’autofiction, comme je l’ai écrit dans un livre collectif sur Nelly Arcan, ne sont

 

Trouver sa voix (9).jpg Je ne voulais pas qu’on m’entasse dans une catégorie.

Je ne voulais pas non plus être la bonne Québécoise francophone qui prend bien soin de sa langue, alors j’y ai mis des anglicismes. Je ne voulais pas qu’on me campe dans l’oralité, ou dans le langage universitaire. Il y a donc, dans mon livre, les deux. Ce n’est pas par snobisme ou par rébellion ou par désir de grande innovation que je tentais de m’évader de toutes ces filiations, c’est que je me disais que tout ça serait du bruit pour ne pas entendre ma voix.

Je me suis en quelques sortes positionnée en guerrière, car je ne voulais pas non plus faire partie de la grande famille des victimes d’abus sexuels. J’ai changé de nom pour ne plus faire partie d’une famille, du moins le temps d’un livre:

Pas de famille

=

Pas d’inceste

ni de comportements incestueux! L’inceste est une dynamique qui s’installe dans un contexte où l’on ressent une familiarité, une appartenance de part et d’autre. L’inceste est partout. Ce sont des gestes qui sont gardés secrets par une forme d’honneur, par peur de perdre l’appartenance. Je ne voulais pas être prise avec l’impression de devoir faire honneur à une appartenance quelconque. Je voulais rendre mon livre, mon espace de création, complètement infertile à tout ce que me rappelait l’expérience de l’inceste. Et essayer qu’au lieu de l’aveuglement des appartenances on puisse faire place à une véritable écoute.

Camille Toffoli écrit si justement au sujet de Mettre la hache :

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Voilà, je ne voulais surtout pas rassembler, mais offrir la possibilité d’une voix qui ne crie pas tout bas derrière les autres, au même diapason que les autres, ou encore pire, devant les autres ou en fonction des autres. Je ne dis pas qu’il n’est pas important de se rassembler, bien au contraire, mais j’avais une autre démarche dans ce cas précis. Faire vibrer quelque chose en l’autre? oui. Quelque chose qui l’amène un plus vers sa propre voix? Oui. J’aime bien l’idée qu’on lise Mettre la hache comme on revient dans une cabane, tel que l’écrit Julie Delporte dans une lettre qui m’est adressée dans la revue Moebius. Une cabane, pour reprendre ses mots, où l’on n’a pas « besoin de mourir pour atteindre le silence ». Une cabane où elle me raconte être allée pour disparaître, pour refaire ses énergies.

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Et de l’énergie, nous en avons besoin. Dans un texte plus récent « Accoter les aurores » en finale du livre collectif Faire partie du monde j’imagine une utopie. J’ai travaillé ce « genre » justement pour retrouver cette énergie qui propulse nos luttes. J’y décris un Montréal avec une nature qui explose, 100 ans plus tard. On aurait fait de l’autoroute métropolitaine un couloir vert pour les grands mammifères, on aurait inauguré une piste de ski de fond qui part du Mont- royal jusqu’au Jardin botanique, on aurait déterré des rivières et fait sauter par la même occasion tout plein de frontières que la nature ne connait pas. Je laisse entendre, dans ce texte, que cela aurait été possible parce que plusieurs auraient appris à disparaître. Des horticultrices, dans ce cas précis.

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Apprendre à disparaître, quel paradoxe! C’est complètement contre-intuitif. Je parle de trouver sa voix, de se mobiliser, de s’engager, de risquer la transformation. Mais justement, disparaître, c’est pour pouvoir agir, se manifester, mais à partir du « silence », plutôt que de réagir et par conséquent de devenir cet état de réaction au bruit ambiant. On ne peut mener une lutte bien longtemps lorsqu’on a l’impression de la tenir à bout de bras. On ne peut créer grand chose lorsque les bras sont toujours pleins. Dans mes pratiques actuelles en Kundalini, en horticulture et en écriture, je me questionne sur la possibilité de trouver un équilibre entre le sentiment d’urgence pour mettre fin à des situations d’injustice, que ce soit sur le plan environnemental ou social, et le courage d’un retour au silence pour créer des espaces, réels ou mentaux, où on peut séjourner, s’énergiser, vivre, sans être hantées par nos appartenances ou nos résistances. Sans verser non plus dans le cynisme ou l’indifférence.

Il me semble que pour mener des luttes contre tout ce qui nuit à ce que j’appellerais le vivant, à sa diversité, il faut aussi savoir se recueillir et se fondre un peu dans ce vivant, l’apprécier. Se souvenir qu’une véritable lutte, celle qui nous drive, ne s’inscrit pas contre quelque chose, mais POUR quelque chose. Enfin, ce sont mes préoccupations actuelles, car je vois mes compères tombées une à une et leur visage dit quelque chose comme cette jolie phrase de Julie Delporte « toutes mes femmes sont fatiguées ». J’essaie, en quelques sortes, de voir comment on pourrait conjuguer les luttes avec une forme d’abandon, réconcilier le fait de se manifester avec le fait de disparaître. En fait, j’essaie de voir si on ne pourrait pas vivre de manière permanente dans une cabane, en silence, tout en étant dans l’action, dans le monde.

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Les femmes de fond

Je suis presque nostalgique, non mais j’exagère, je le sais, mais des fois, je me dis qu’au moins, avant, on les nommait comme telles, les muses : on avouait qu’il y avait des femmes inspirantes qui ne matérialisaient pas forcément leurs perceptions, leurs désirs, leurs idées en quelque chose qui serait voué à un public dans le but d’une reconnaissance de leur existence.

Je dis ça pour provoquer. Je sais bien que ce n’était pas un choix, surtout quand on pense à l’effet Matilda et à d’autres phénomènes courants comme celui-là.  Les muses étaient condamnées à l’éther pendant que des hommes travaillaient pour de vrai, eux, à traduire l’invisible en de véritables chef-d’œuvres. Elles étaient des canaux pour la créativité, des êtres sans frontière : ce qu’elles produisaient ne pouvait leur appartenir. C’était le résultat d’un contact avec l’éphémère, quelque chose qu’on attrapait au vol pour se l’approprier sans culpabilité.

Ceci dit, les choses n’ont pas tellement changé, elles sont seulement davantage dissimulées.

Il y a des femmes, des créatrices, des intellectuelles, aujourd’hui, qui ont l’audace, oui, l’audace, de s’affranchir des territoires, des tribulations de l’égo, de l’édification de leur nom. Celles-là, on les pille sans même les appeler des muses ou des inspiratrices. On les pille sans même les nommer parce qu’aujourd’hui, ce serait risqué! Si on les nommait, elles auraient une existence dans le monde. Une armée s’est formée pour qu’on ne les occulte plus. On serait bien obligés de leur céder la place. Le problème, c’est qu’au fil des mêmes luttes, nous avons réfuté l’existence de l’éther. Trop impalpable, trop dangereux, trop lié à une fiction réductrice de la féminité, l’éther n’existe plus. Et, du même coup, les femmes qui ne se manifestent pas dans les réseaux établis non plus.

Les muses d’aujourd’hui sont devenues ce que j’appelle des femmes de fond, comme dans « elles vont au fond des choses ». Ce sont souvent, mais pas tout le temps heureusement, des femmes tapies au fond du décor. Souffleuses malgré elles, on ne les voit que lorsqu’il ne reste que l’arrière-plan, lorsque les personnages principaux et secondaires ont quitté la scène—ce qui n’arrive à peu près jamais parce que personne ne veut quitter l’arène, je veux dire la scène. Si on les montre du doigt, on appelle cela une faveur ou plus joliment « une fleur ». C’est un bonus, une prime, quelque chose qu’elles doivent accueillir avec reconnaissance : « merci de m’avoir pointée, je ne me suis pas battue, je ne le méritais pas tant que ça ». Si bien qu’au final, ça ressemble presque à une humiliation.

L’ennui, c’est qu’aujourd’hui, je vois des femmes opérer ce pillage entre elles. Les affranchies du décor répètent le traumatisme et viennent se nourrir sur les terres sans frontières de celles qui, par choix, par engagement pour la vie, ont décidé de ne pas sur-posséder tout ce qu’elles font. Ce n’est pas par manque de courage, ni par naïveté que ces dernières décident de ne pas se manifester avec autorité, mais par souci de liberté. Elles doivent en payer le prix, de cette liberté, parce qu’elles dérangent et, cela, dès qu’elles ne sont plus tapies au fond du décor. Leur présence révèle qu’il n’y a pas de bravoure dans le fait de se retrouver à l’avant-scène et de dire « c’est moi », au contraire :  la possibilité d’une mort de l’égo n’est pas un véritable risque.

Les « femmes de fond » prennent un vrai risque : celui du partage et de la fluidité. C’est un risque concret, un risque financier. Il est courageux pour une créatrice ou une intellectuelle de refuser d’édifier son être comme absolu et distinct sur le socle vide du regard des autres. Je réfute dorénavant toutes les déformations du mot courage tel que proféré par ceux et celles qui prétendent s’affranchir du décor, ceux et celles qui le méprisent en faisant mine de ne pas le voir. C’est ce fond qui a le pouvoir de les mettre en valeur. C’est ce même fond qui, au final, les nourrit, les voit pleinement, les supporte, ce fond duquel ils se détournent pour aller vers une foule sans fond en disant « c’est moi! » avec, à l’intérieur, la petite voix de l’imposteur.

No wonder!

Les muses existent encore, malgré elles. J’en côtoie plus d’une et elles me confient ces récits qui se ressemblent, ces récits qu’elles n’osent pas raconter de peur d’éloigner ceux qui leur permettent d’obtenir les miettes qui trainent derrière la renommée. Si elles choisissent la liberté, elles doivent s’attendre à être pillée. Ce pillage est subtil, sans doute impossible à prouver, trop facile à diagnostiquer—de paranoïa, par exemple—, puisqu’on pille et qu’on s’enfuit avec l’éther là où la lumière est aussi puissante qu’irréelle, là où l’attribution est formelle, là où le courage n’est que le camouflage de la négation perpétuelle de soi-même et des autres.

Le ton

L’autre nuit, j’ai rêvé que des infirmières derrière un vaste comptoir m’annonçaient la mort de ma sœur. Elles le faisaient de la même manière qu’on annonce la mort d’un très vieil homme qui porte dans chaque ride de son visage une vie heureuse, une vie remplie; un vieil homme qui s’en va de l’autre côté du miroir avec, dans ses replis, la fierté d’avoir construit plein de choses sur le solage d’un amour inconditionnel. Il aurait reçu un amour en si grande quantité, sous forme d’affection comme de reconnaissance, qu’il n’aurait pas eu peur de quitter ce monde dans la douleur. Pour les proches d’un tel homme, la tristesse liée à son départ comporte une sorte de joie, de soulagement aussi, accompagnés d’un sens de la justice. « Il est mort de sa belle mort », qu’on aurait dit : il a vécu une bien belle vie.

Dans mon rêve, les infirmières, derrière leur comptoir infini, me disaient sur un ton à la fois résigné et rassurant « c’est fini pour votre sœur, elle est partie ». Comme si c’était normal. Comme si c’était le résultat inévitable de l’agonie du cœur et de l’esprit. J’ai d’abord ressenti la résilience que de tels mots, prononcés avec la force de ce ton précis, commandent : une tristesse empreinte de soulagement avec un sens de la justice. Je me suis mise à pleurer, puis j’ai senti la révolte se lever. Je venais de me faire avoir. C’est incroyable comme on peut se laisser tromper par l’infaillibilité d’un ton! Il n’avait jamais été question que ma sœur ferme les yeux pour la dernière fois dans un hôpital psychiatrique, au son des cris et des alarmes, avec la conviction d’être l’incarnation du mal. Ça ne faisait pas partie des possibilités. Il fallait d’abord en sortir, de cet hôpital. Il fallait d’abord guérir et vivre sa vie pour pouvoir mourir pour de vrai. Sinon, au moment où le souffle la quitterait, on n’aurait pas le droit de dire qu’elle est partie, on devrait admettre qu’on l’a tuée.

☆☆☆

Il parait que les cauchemars ont pour fonction de nous aider à intégrer quelque chose qui, sans l’enveloppe symbolique—permettant aussi aux choses de se révéler dans leur vérité—, serait indigeste. Plus tôt, cette journée-là, ma mère me racontait que la psychiatre lui avait exprimé son impuissance face à la complexité du cas que représente ma sœur. Elle lui avait laissé entendre qu’ils avaient tout essayé. Je me suis alors demandé: mais qui d’autres pourraient bien savoir comment aider une femme dont le comportement a été sculpté par ce qu’on appelle à tort des “médicaments”, une femme dont l’identité a été décomposée par des électrochocs? Sans m’en rendre compte, j’ai créé des équations: « nous ne pouvons rien faire » voulait dire « c’est fini » et « nous avons tout essayé » tenait pour « nous l’avons tuée ». C’est cette violence, au cœur du discours psychiatrique, que j’avais captée, puis absorbée. Si je n’ai pu l’identifier sur le moment, dans mon corps, c’est à cause du ton, aussi doux que péremptoire, qui toujours l’habille.

Forêt

20180722_202303Je suis entrée dans ce que j’appelle l’épaisseur de la ville. Je ne connais plus Montréal de long en large, mais je découvre sa consistance en reliant les arbres entre eux : ceux que l’on a produit en serre et au champ, puis qu’on a plantés ici dans l’espoir qu’ils s’enracinent, qu’ils s’élèvent et forment chacun leur petite canopée sans possibilité de communier dans le sol. Entre un arbre et un autre, il y a parfois la 40, d’autres fois la 25. De l’épinette du Colorado au micocoulier, il faut changer de boulevard, traverser la rue ou faire quelques pas dans une patch de gazon affaibli par le sel de déglaçage. Des individus à couronne ont été plantés ici et là, séparément, parce que notre besoin de circuler dans l’ombre est plus criant que celui de laisser peu à peu la nature nous apprendre comment éliminer l’isolement. 12 000 arbres éparpillés, une seule lutte: rester dressés le plus longtemps possible, malgré les rafales, la pollution, les blessures infligées, les ravageurs et, surtout, la solitude. Les arbres protestent en silence et dans l’immobilité la plus complète, ils expriment ce que leur fait subir chaque petit déséquilibre de notre création agonisante.

Qui ne peut se sauver n’a d’autre choix que de se révéler!

Les jeunes arbres le font sous le regard inquiet de leurs aînés qui ont eu la chance de s’enraciner dans des sols encore nourriciers.

Pis moi,

je fais des

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sur Google maps

pour les réunir,

pour les repérer avant de partir dans les

bois

Je 

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chaque jour

une FORÊT qui n’existe même pas.

Rupture

Il paraît que la rupture n’est pas le moment où l’on dit à l’autre  «c’est fini ». Elle arrive bien avant et se poursuit encore longtemps après. C’est assez difficile de cerner les contours de cet événement; c’est pratiquement impossible de trouver le point culminant. Mais il y a, à un moment donné, quelque chose qui ressemble à une FRACTURE. Une sorte de bris dans le ventre qui représente le moment où s’est accumulé trop de fragilité, où s’est installée une rigidité qui nous était jusque là étrangère.

C’est dans la rencontre avec mon ascendant, celui que l’on devient de plus en plus en vieillissant, que quelque chose s’est fracturé. C’est là que la décision de le quitter, lui et UN MONDE AU GRAND COMPLET, s’est imposée. Parce que c’est un monde qui s’effondre quand on met finalement le pied dehors et que l’orteil pointe vers un ailleurs. Même si, cette rupture-là, je l’avais initiée il y a longtemps avec moi-même. Comme bien d’autres, je m’étais appliquée à créer un foyer impeccable pour les enfants, quelque chose d’intéressant, de stimulant, de beau. Un endroit avec une routine, du linge propre, un souper sur la table avec les quatre groupes alimentaires dedans. À la longue, j’avais même plus envie de me retrouver là, mais j’y abandonnais mes enfants comme s’ils y trouveraient LEUR PROPRE VOIE. Parce que j’avais fait ça

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J’avais créé dans le sens de CE QUI SE DOIT et je savais que je n’allais jamais atteindre cette chose étrange qui devait être parfaite. Il y avait toujours des affaires à peaufiner parce que la voisine, parce que la cousine, parce que LES AUTRES.

La rupture, ça commence TOUJOURS avec LES AUTRES.

Ces autres que l’on croit, ces autres qui ne se connaissent même pas. Ces autres qu’on envie par pur réflexe. Ces autres qu’il a laissé entrer AU CŒUR DE CE QU’ON AVAIT CRÉÉ de plus

singulier_36078.gifOn n’avait plus rien à se dire de vrai: CE SONT LES AUTRES QUI PARLAIENT, qui s’engueulaient. Ces autres qu’on portait comme des manteaux trop petits.

La rupture est un fracassement qui ne finit plus, une cassure qui dénude petit à petit. Je n’ai rien trouvé d’autre à faire que de m’asseoir en lotus chaque soir. Parce qu’il faut être patient avec le temps. Il « FAIT BIEN LES CHOSES« , comme on dit. Mais il ne fait rien pantoute, l’esti de temps! J’ai campé dans les limbes jusqu’à ce que j’arrête d’attendre quelque chose qui n’arriverait pas, jusqu’à ce que j’arrête de croire qu’une porte s’ouvrirait pour que je puisse offrir au monde le meilleur de moi. Les limbes n’existent pas sans l’attente, c’est pour ça qu’elles sont disparues dès mon premier pas. J’étais de retour chez moi, mais c’était un “moi” que je ne connaissais pas, un « moi » qui ne s’apprivoise même pas.

Justesse

Ses larmes m’agressent comme s’il me pleuvait des couteaux japonais dans l’estomac. Des couteaux aiguisés juste pour moi, des couteaux qui me connaissent par cœur. Accolée au pied du mur, mobilisée contre mon gré, je pose ma main sur son épaule: « je suis là ». Je n’y suis pas. C’est parce qu’il y a le théâtre de ses émotions, celui qui vient avec des histoires, des build ups, des personnages principales et secondaires, une ascension, une fin racoleuse. Je ne veux pas être divertie. J’accueille en absence, en silence, mais je ne crois pas aux larmes et aux mouchoirs qui viennent tout juste après la fin d’une histoire. Je veux dire : je ne crois pas aux histoires qu’on arrive à finir. Je sais faire la différence. C’est mon corps qui résiste. Je me suis donnée cette exigence de ne plus applaudir au risque de faire mal. C’est pour moi l’inverse de l’indifférence puisque je suis toujours celle qui reste le plus longtemps dans l’audience.

Sororité

J’aurais voulu lui dire, j’aurais tellement voulu lui dire que c’était de la bullshit ces histoires de femmes extasiées par leur ventre convexe. Quand elle avait les larmes aux yeux en regardant les deux filles exaltées par leur grossesse, leur grossesse qui représentait sans contredit le « summum de la féminité », j’aurais voulu lui dire que le summum de la féminité ça peut être qu’on vomit les trois premiers mois, qu’on mange comme des porcs les trois suivants en regardant des vergetures s’éclater, qu’on se pisse dessus les trois derniers, pis qu’au final, quand ça sort, on chie en même temps.

J’aurais voulu lui dire ça, mais je ne l’ai pas fait. Peut-être que ça n’aurait rien changé. Sans doute qu’on m’aurait simplement détestée. Parce que les glitters dans les yeux des femmes à bedaine. Parce que leurs larmes de joie à l’idée d’être un canal pour la vie.

C’est vrai, ça aussi.

Des fois, je me demande jusqu’où on peut aller dans la beauté d’une chose sans même toucher son horreur. Je me demande aussi comment une femme peut croire tout ce qu’une autre femme qui brille lui dit. On devrait savoir, quand on est grande, que tout ce qui brille comme ça, démesurément, cherche aussi à détruire. On devrait savoir qu’un sourire gentil qui ne ternit pas, c’est un mode de défense contre toute forme d’offense.

On s’est maintenues dans la beauté toute la soirée. Dans la délicatesse, aussi. L’une d’entre nous mourrait à l’intérieur. L’une d’entre nous, ce soir-là, vivait tout ça dans la douleur. On s’est quand même fait croire qu’on était des sœurs. J’ai tout vu, mais je n’ai rien dit de peur d’être violente et, pourtant, je sais que le silence est la pire des violences.