Les hommes tranquilles (un petit délire)

Les hommes tranquilles se félicitent constamment entre eux sur Facebook et ailleurs. Ils se félicitent d’être en mesure, par exemple, de relativiser la situation actuelle dans leurs articles. Ils se félicitent d’être philosophes. Ils se vantent de revenir à l’essentiel, c’est-à-dire, à la fucking rationalité. La même qui est à l’origine de toutes les guerres. Ils se pâment devant leur talent de pédagogue, insinuant d’entrée de jeu que le peuple a besoin d’une traduction. Leur traduction, of course. Ils proclament que de « crier » dans les médias ou d’écrire avec des majuscules, c’est « pas beau ». Ils accusent les autres d’être démagogues, comme si la passion des foules était générée par autre chose que par ce qui se passe tout court. Les hommes tranquilles prennent leurs meilleures idées chez les femmes énervées. Ils les reformulent en leurs injectant un peu de vide. Pis toute la bande se met à bander. C’est à croire que c’est bandant du vide. Les hommes tranquilles ne citent que d’autres hommes tranquilles. Ils perpétuent leur suprématie écrasante.  Les hommes tranquilles se cruisent entre eux. On dirait même qu’ils baisent entre eux avec des like.  S’il advenait que des hommes tranquilles s’abaissent à lire mon texte, ils se conforteraient à nouveau en se disant que je suis une féministe dégénérée qui n’aime pas les hommes. Tellement facile, la logique des hommes tranquilles. Renvoyer la balle. Mais les hommes tranquilles ont tort et ils le savent. J’aime les hommes. J’aime les hommes qui savent aimer les femmes. J’aime les hommes qui savent se fermer la gueule quand ils n’ont plus rien de pertinent à dire. J’aime les hommes qui n’utilisent pas les femmes pour se fourrer entre eux. J’aime les hommes qui supportent ma vulgarité comme ils supportent la vulgarité des autres hommes. J’aime les hommes pas tranquilles, surtout. Les hommes tranquilles pensent que les artistes ont besoin d’eux pour survivre. Plus encore, les hommes tranquilles pensent fondamentalement que tout le monde a besoin d’eux. Ils pensent même que le féminisme ne pourrait subsister sans eux. Ils se croient galants lorsqu’ils cèdent la parole ou donnent un peu de reconnaissance aux femmes. Comme si c’était un privilège. Les hommes tranquilles sont comme les autres, mais ne veulent pas l’avouer, c’est-à-dire, complètement irrationnels à la moindre occasion et portés par l’unique désir de recevoir des éloges d’autres hommes tranquilles. Les hommes tranquilles lisent en diagonal et ça paraît. Les hommes tranquilles savent tout en surface, mais rien ne les habite sauf le désir d’être au-dessus des autres. Les hommes tranquilles agissent toujours avec fausse humilité, mais jamais avec virilité. Les hommes tranquilles pensent que les autres, surtout les femmes, ne sont pas capables de faire ce qu’ils font. Ils ne se rendent même pas compte que c’est un choix fondamental de ne pas être comme eux. Ils ne se rendent même pas compte que c’est facile de faire ce qu’ils font. Heureusement, les hommes tranquilles ne sont pas trop nombreux. Malheureusement, ils sont souvent populaires.  Malheureusement, ce sont eux qui perpétuent le patriarcat. Ce sont eux que trop d’hommes pas tranquilles et de femmes admirent. Ce sont eux aussi qui me font sentir comme de la marde à chaque fois que j’exprime mes idées. Ce sont eux qui écoutent mes arguments avec un petit sourire en coin quand je suis habillée sexy. Ce sont eux qui me méprisent, de manière générale. Les hommes tranquilles ne prennent pas les femmes coquettes au sérieux, ni les autres, d’ailleurs. Les hommes tranquilles me font sentir constamment comme une annexe. Les hommes tranquilles réussissent à faire croire à beaucoup de femmes qu’elles sont chanceuses d’être leur annexe. Les hommes tranquilles minimisent toujours tout. Rien n’est grave à leurs yeux. Les hommes tranquilles sont complexés. Ils ne savent pas vraiment apprécier les autres. Ils savent comment faire semblant, par exemple. Mais ils sont encore meilleurs pour détruire les autres. Les femmes surtout. Intellectuelles surtout.  De manière tranquille, of course, c’est-à-dire, sournoise. Les hommes tranquilles pensent peut-être que je règle des comptes ici. Mais ils ont tort. Je fais juste crier un peu pour moins ressentir leur violence. C’est tout. Les hommes tranquilles devraient passer un peu de temps sur le divan du psychanalyste, ça nous donnerait un petit break.

10 réflexions sur “Les hommes tranquilles (un petit délire)

  1. Wah! Patty! Je vais me l’imprimer et le coller sur mon mur ou mon réfrigérateur (enfin quelque part où je pourrai le lire souvent!). C’est un manifeste coup de poing, ton texte!

    1. Hey, merci! Ça a sorti tout seul… Plus j’y pense, plus je trouve que le délire est une forme importante, voire essentielle de la pensée intellectuelle… « Manifeste coup de poing », c’est comme le plus beau compliment! ;)

  2. Patty, te lire me rappelle toute la force que
    j’ai en moi et que je laisse trop souvent, à cause de toute sorte de gens, s’endormir. Merci :)

  3. Suis soufflée par la lucidité, l’insight incisif et abrasif de ton texte… Je reviendrai certainement te lire. À+

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