
Posted in Feel country | 10 Commentaires

Côté hublot, oui oui, un regard sur le monde m’offre plus de liberté qu’un pied dans l’allée. Il dira bien ce qu’il veut, LUI, mon voisin de droite, le claustrophobe de l’allée centrale, il passe son temps à regarder par le hublot, MON hublot, ça m’irrite, enfin, j’arrive, je veux dire, on atterrit.
-Vous êtes ici pourquoi?
-Repos et thèse. Un mois. Et vous?
-Nous sommes tous là pour le tournage d’un film québécois, une grosse production.
Voilà pourquoi tous les visages, du petit avion, tout petit, me semblaient si familiers. J’ai cru à une forme d’EUPHORIE PSYCHOTIQUE, c’était à moitié confortable.
-Vous faites quoi, dans ce film?
-En fait, je suis policier, c’est un film policier!
-Ah! Vous êtes acteur!
-Pas vraiment, c’est que nous, policiers de Montréal, parce que je suis un VRAI policier, sommes souvent recrutés pour les castings de films, parce qu’on sait exactement quoi faire, comprenez?
-Euh, vous jouez votre propre rôle…Pourquoi n’ont-ils pas simplement pris les gens d’ici?
-Ben, j’ai accumulé beaucoup de points avec l’UDA, à la longue, faque j’ai une priorité.
Hier encore, des gestes hurlaient. Ils hurlaient à la traîne et dans la foulée d’une nécessité tel un
avec beaucoup trop de vélocité. Je n’y arrive pas, je veux dire, à trouver un espace entre ces gestes qui hurlent et mon moi “brut”!
Monsieur Warburg considérait comme probable la transmission purement biologique des gestes et de leur force expressive. Vous savez, ces gestes dont nous n’avons pas l’impression d’avoir ingéré nous-mêmes les automatismes? Aussi culturels qu’ils puissent paraître, ils sont peut-être le fruit d’un héritage désespéré. Oui! TELLEMENT DÉSESPÉRÉ, ça crée des INCOHÉRENCES, genre :
-Patty, pourquoi mets-tu toujours de l’eau de rose dans ton mélange à crêpe? C’est dégoûtant.
-Euh, je ne sais pas…
Que dire? En disposant trop de plats de bouffe dans le milieu de la table, je dis « servez-vous ». J’en oublie les ustensiles, car il y a du pain pita, voyez-vous, au lieu des fourchettes. Je joue spontanément du coude et du panier à l’épicerie libanaise, genre, très agressivement. Je fais tellement partie de la troupe quand je dis « maboul » au lieu de dire « s’ti d’fou » à mon insu. Puis je me retourne vers lui pour lui demander :
-Prends donc quelques coussa et bettemjem.
-Hein?
-Des courgettes et des aubergines!
-Tu parles Arabe?
-Non!
J’ai grandi auprès de ma mère québécoise et ce n’est que depuis quelques années que je côtoie les restes de ma famille libanaise maronite, des survivances ambulantes, eux aussi. Et là, je me dis, avec du reverb :
Simon s’est soudainement auto-censuré
Sébastien (qui a participé sans le savoir!)
Participation volontaire cette fois : Sébastien n’arrive pas à être awkward!
Je compte les jours qui me séparent du moment où mes petits pieds de ville pédicurés par mes souliers fancy prendront la forme des sommets hasardeux des roches, celles qui font de la mousse en respirant hors des eaux limpides d’une rivière ou d’un fond de mer.
Ma pile, j’affronte ma pile de livres, une vraie architecture romaine : fascinante, mais pas tuable!
J’ai l’étrange habitude de lui accorder une place démesurée alors que si peu de vêtements sont roulés et entassés dans le fond de mon sac de voyage. Comme si mon intelligence se mesurait par ce déséquilibre entre ce qui m’abrite et ce qui m’habite. Plus les livres sont lourds, plus j’ai l’impression d’ “EN AVOIR LÀ-DEDANS” .
Cette fois-ci, je constaterai la ruine à mon retour : celle de ma pile comme celle de mon intelligence et je marcherai, le plus souvent possible, pieds nus. Parce que c’est le temps d’écrire, et que pour écrire, il faut que j’abandonne un peu les fantômes qui jasent dans ma pile.
Après, je vais remettre mes petits souliers fancy pis, en joignant les talons ensemble…