La concierge (3)

Samedi, juin 21st, 2014

insecte-punaise

Je savais que la réaction de Maryse serait, comment dire, more than priceless, mais en même temps, je la comprends, je veux dire : tous les locataires capotent en ce moment. De mon côté, je me suis toujours dit que si les punaises pognaient dans le bloc, je déménagerais sur-le-champ, mais faut croire qu’avec ma job d’héroïne-concierge d’un immeuble chic, je suis tellement busy à rassurer les petites natures que je n’ai même pas le temps de freaker.

-Madame Maryse, ne paniquez pas : l’infestation est localisée dans un seul logement et gérée par des exterminateurs! (Ghosbusteuse, je vous dis)

-Non non NON Patty, tu comprends pas, j’ai lu un livre sur les punaises pis laisse-moi te dire qu’y’ont une vie sexuelle complètement débridée ces bébittes-là! Y font ça n’importe comment, y font ça n’importe où, pas juste dans le lit, mais sué murs pis dans les garde-robes pis dans le linge! Y fourrent, ça a pas d’allure! Pis y s’envoueillent ça dan’ face, pis y s’envoueillent ça d’in zieux pis toute, pis y s’envoueillent ça partout, c’est complètement orgiaque leur affaire!

Il y a un moment où je me suis demandé si elle n’était pas en train de me décrire une vidéo qu’elle avait vu sur pornhub ou quelque chose du genre. Elle était tellement outrée par la vie sexuelle des punaises, je veux dire, on aurait dit que le fait de savoir que les punaises copulaient dans le bloc, que l’acte sexuel commis par les punaises en tant que tel, la dérangeait plus que les risques réels d’une infestation générale et de se faire piquer.

-Oui, on appelle ça de l’insémination extragénitale traumatique, Madame Maryse.

-Oui, ben c’est ça, faut les TUER les côlisses de pervers!

-…

Les retranchements

Mardi, juin 17th, 2014

IMG_20140615_113535

Je ne comprends pas comment tout plein de gens font pour vivre comme si de rien n’était ou peut-être que c’est moi qui imagine une autre couche sur les choses, genre une fine pellicule sur chaque chose, et qui suis en train de m’isoler pour mieux me délecter, pour mieux étirer le temps ou quelque chose comme ça. Parce qu’en troupeau ça passe trop vite, ça passe juste trop vite et l’énergie ne revient jamais à la maison, c’est-à-dire dans le bassin ou dans les pieds, parce que ça épuise les mondanités, les discussions de collègues et les amitiés soudées par l’insécurité, je veux dire : moi ça me tue.

Je rêve d’une petite van avec des bunk beds et j’en cherche une sur kijiji.ca, et on devient fou avec Tristan sur LesPacs.com parce qu’on veut une mini-maison qui roule pour aller voir les racoins, pour aller toucher le fin fond du fond et amener les kids sur les petites routes dans les retranchements : des routes qui sont tellement proches d’ici, mais tellement invisibles par les gens qui disent qu’ils ont « fait » comme dans « j’ai fait l’Allemagne, la Chine et la Russie » comme si le monde était une checklist et que le voyage était une acquisition. Ça me rappelle quand je passais trop de temps à l’université, trop de temps à bavasser, trop de temps à remplir mon CV, trop de temps à écouter ceux qui écoutent le cœur dans le plancher, ceux qui respirent dans l’écueil et qui parlent sur le cruz control en se regardant dans mes yeux « je suis tu bon, je suis tu bon, je suis tu bon, là? »

En fin de semaine, on a roulé un peu et on a découvert un nouveau spot, plein de nouveaux spots, et on a cohabité avec une autre petite famille de loners qu’on ne connaissait pas et on a mangé des guimauves avec des bananes et des pépites de chocolats dans du papier d’aluminium. C’était la recette d’Évelyne, la préférée de Daniel, et autour du feu, on pouvait voir leur cabane dans les arbres toute belle, toute déglinguée. Elle était d’une touchante dangerosité. Le matin, j’étais seule dans la nature avec mes enfants pendant quelques heures, il n’y avait personne sur le bord du petit lac et on creusait dans le sable, ça faisait des montagnes, des rivières et des routes, il y avait toute sorte de configurations, toute sorte de constructions par la négative, et il me semble que même sur quelques pieds carrés, les possibilités étaient incalculables, là-bas, dans les retranchements.

Célébrité

Mardi, juin 10th, 2014

marsonepatty

Je respire le moins possible pour économiser mon air vicié toute la journée pis mes jours durent quarante-deux minutes de plus que d’habitude c’est fucking long. Tout le monde m’observe m’étudie me scrute vingt-quatre heures sur vingt-quatre en streaming sur leur écran d’ordi en mangeant du pop corn au caramel j’en bave je te jure je

CAPOTE_01909

Je suis une des protagonistes d’un thriller interplanétaire ma fille c’est un thriller qui te suspense tout au complet parce que la moindre erreur est susceptible de mettre fin à ma vie et à celle des trois autres protagonistes qui attendent poliment la mort de l’un d’entre nous pour l’engloutir parce qu’on a besoin de protéine,

c’est pas du petit fort boyard icitte! 

Mais comme je ne suis ni suicidaire ni cannibale j’agonise lentement avec mon régime de concombres et de radis radioactifs en mordillant le boute d’une photo prise lors de mon souper organisé en l’honneur de mon départ pis c’est le boute avec le SHORTCAKE AUX FRAISES et la CRÈME FOUETTÉE.

Ça fait une semaine que je supplie mon agent pour qu’il trouve le moyen de venir me chercher asap pis hier je lui ai dit en code morse  :

« check ben : RIEN ne se passe comme dans le bestseller d’astrophysique de Kip Thorn et encore moins comme dans le Truman Show icitte ».

Ils n’ont pas prévu de navette pour nous ramener pis quatre autres smartasses sont en route avec des suits remplis d’ambition et d’oxygène pis ici ça veut dire la même chose l’ambition pis l’oxygène je veux dire

TOUT est dans le suit.

Quand ils vont arriver, ils vont ramper dans la poussière pendant plusieurs jours parce que BOOYAH tu ne peux JUSTE PAS te tenir debout après avoir passé quatre-vingt-deux jours en apesanteur. On va en profiter pour WOOLFER leur stock de barres tendres et de raisins secs pis ça va être LE MOMENT FORT de notre prochaine décennie on va chanter

i’m so excited and i just can’t hide it i’m about to loose control and i think i like it en faisant des selfies pis les gens vont LIKER sur Facebook.

Avant que la nouvelle crew arrive je vais recevoir un message via le petit terminal qui va me dire OÙ THE HELL  que je peux trouver quelque chose pour me soulager l’angoisse parce que

je vais commencer à ressentir la LIGNE entre les deux bords de mon cerveau comme si ça creusait un CANAL Lachine avec des pistes cyclables sur les côtés.

C’est dans une petite boite de métal que je vais trouver la nouvelle sorte d’antidépresseur anti-schizoïde que je vais téter comme un petit BONBON parce qu’on n’aura plus d’eau ça fait que tu vas pouvoir streamer ma déshydratation en même temps que ma dépression.

Les psychiatres sponsorisés par les compagnies pharmaceutiques vont écrire des articles scientifiques FULL BIEN COTÉS à propos de la réussite de la petite pilule avec des screenshot de ma face qui fait des mimiques weird des mimiques qui prouvent mon incapacité TOTALE à pleurer. On va m’appeler

LA JEUNE FEMME AUX YEUX ARIDES pis esti que je vais être streamée ma fille je vais être dans tes FAVES sur ta barre de signets pis tout le monde va tellement me cliquer cliqueticlac dessus je vais être CÉLÈBRE

FIOU_17626

La concierge (2)

Vendredi, juin 6th, 2014

laconciergepatty

Aujourd’hui, je me suis rendue chez la locataire du #11 (la belle Chinoise qui refuse qu’une concierge puisse être de sexe féminin) pour évaluer l’invasion de fourmis charpentières dans sa cuisine. J’attendais l’exterminateur dans le hall et quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai vu une femme avec ses outils ouvrir  la porte d’entrée ! J’ai ressenti une sorte de fierté mêlée avec un esprit de revanche des tronches ou quelque chose du genre. J’avais hâte d’aller cogner à la porte de la locataire. J’étais impatiente qu’elle nous voit : la concierge et l’exterminatrice, quel duo d’enfer nous faisions !

Des ghostbusteuses modernes.

Je cognais et cognais encore, mais la locataire n’ouvrait pas. Pourtant, on avait entendu ses pas dans le couloir et le bois franc craquait tout près de la porte. Je l’imaginais en train de me dévisager, la joue stickée sous son œil de bœuf. L’exterminatrice commençait à s’impatienter, alors j’ai pris l’arme ultime, l’arme sublime : mon immense trousseau de clés de concierge. Et j’ai ouvert la porte.

La locataire a rapidement examiné l’exterminatrice, qui avait l’avantage d’avoir des cheveux très courts et un uniforme bleu marin, et lui a fait signe d’entrer. Elle s’est tournée vers moi : « and you are? » Puis elle a refermé la porte devant moi. Pas derrière moi, devant moi.

Shoked devant la porte #11, j’ai failli ne pas voir Madame Loiselle qui montait à pleine vitesse les escaliers avec des sacs de plastique. Elle m’a saluée nerveusement; j’imagine qu’elle s’empressait d’aller rejoindre son mari qui risque à tout moment de mettre le feu dans la cuisine, d’inonder la salle de bain ou d’avaler des produits toxiques.

Je me dis que la chose la plus généreuse du monde, ce doit être ça : prendre soin de quelqu’un qui ne vous reconnait pas et qui ne vous reconnaitra plus jamais.

Depuis qu’elle s’occupe de son mari, Madame Loiselle ne peint plus. Elle est pourtant une muraliste de renommée nationale, ses œuvres décorent l’intérieur de plusieurs de nos grands édifices publics. D’immenses rouleaux de toile peinte, d’environ un mètre de diamètre et six mètres de long, sont entreposés dans notre pièce de service. C’est un peu triste de penser que de grands chefs-d’œuvre séjournent entre mon stock de camping et la poche de hockey de mon chum ! Enroulées sur elles-mêmes, les oeuvres de Madame Loiselle sont invisibles. Elles ont besoin d’espace pour être vue. Elles ont besoin de hugeness pour se déployer. Je m’imagine parfois qu’en les déroulant au sol, on pourrait habiller toutes les ruelles du quartier.

« Ça part de la cave »

Le verdict de l’exterminatrice est tombé : "les fourmis charpentières ont infiltré le système d’eau dans la cuisine et dans la salle de bain du #11 et elles frayent leur chemin à partir de la cave".

Les soubassements de l’immeuble ressemblent à des catacombes avec des squelettes de laveuse, de bain et de lavabo. Il y a d’énormes chauffe-eaux tout essoufflés, des tuyaux qui dégoulinent et des murs qui suintent. Si j’étais une fourmi charpentière, j’inviterais sans hésiter toutes mes amies à prendre un lunch dans les catacombes pendant que je m’attaque au tiramisu, c’est-à-dire à la charpente de l’immeuble. Mais je ne suis pas une fourmi charpentière et, apparemment, je suis plus historienne de l’art que concierge, car mon premier réflexe n’a pas été de m’inquiéter pour la charpente et l’effondrement potentiel d’une partie de l’immeuble, mais de craindre sérieusement pour la préservation des œuvres invisibles de Madame Loiselle.

%d bloggers like this: